Qu'est-ce que le scepticisme ? Vous connaissez sans doute le mot « sceptique ». Rien à voir avec la fosse ! ![]()
Les sceptiques sont ceux qui doutent de tout. Ils ne croient en rien.
Le pire, c’est qu’ils ont de bons arguments pour cela.
Remarquons toutefois ce premier paradoxe : ils ne sauraient prouver que tout est faux. Car alors ils auraient au moins cette certitude,
celle de ne rien savoir !
Ainsi
Socrate n’est pas sceptique, car il sait au moins une chose :
« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »
Le véritable sceptique ne dit même pas qu’il ne sait rien. Il n’est même pas sûr de ne rien savoir !
Il devra plutôt dire, comme Montaigne : « Que sais-je ? »
Ce paradoxe étant vu, passons à la présentation des arguments sceptiques.
L’idée la plus simple est que notre connaissance nous vient des sens : je vois qu’il pleut, donc je sais qu’il pleut.
Or, disent les sceptiques, les sens ne sont pas une garantie de vérité, car ils sont trompeurs.
Par exemple, nous sommes souvent trompés : un bâton plongé dans l’eau semble cassé ; le soleil paraît gros comme une pièce de monnaie ; de nombreuses illusions d’optiques nous induisent en erreur.
Pour voir quelques exemples à ce sujet, cf. les illustrations sur la perception.
En fait, l’objet est construit par notre esprit à partir des sensations qu’il interprète. Par conséquent qu’est-ce qui nous prouve qu’il n’y a pas d’autres interprétations possibles, plus « vraies » que la nôtre ?
Dans le même ordre d’idées, on peut supposer qu’il nous manque un sens. Les aveugles, par exemple, ne connaissent qu’une partie du monde que nous connaissons. Qu’est-ce qui nous prouve que nous ne sommes pas nous-mêmes aveugles, et qu’il n’existe pas des dimensions cachées du monde que nous ignorons ? C’est d’ailleurs ce que révèle la physique moderne, qui nous invite à concevoir un espace n’ayant pas 3 dimensions, mais 11 ou 26.
De plus, nous rêvons parfois : c’est-à-dire que nous percevons alors qu’il n’y a aucun objet à percevoir.
Si nos sens nous trompent donc parfois, qu’est-ce qui nous prouve qu’ils ne nous trompent pas toujours ?
D’ailleurs, ils nous trompent toujours. En effet, chaque sensation résulte de l’interaction entre l’objet et le sujet, entre le monde et mon corps. Par exemple, le soleil brille, il interagit avec mon œil, produisant une image mentale, et c’est cette image que je perçois. Cette image est donc produite par le soleil et par moi-même : une mouche ou un chien perçoivent le soleil d’une toute autre manière ! On peut même dire que cette perception en dit plus long sur moi-même, sur mon corps, que sur le soleil. Autrement dit, toute sensation est subjective.
Deuxième grand argument : non seulement nos sens sont trompeurs, mais en plus le monde lui-même est inconnaissable, car il est instable : tout est en flux perpétuel, « tout coule ». Héraclite, un vieux poète et philosophe présocratique, est l’un des premiers à exprimer cette idée :
On la retrouve chez Montaigne :
Comment, dès lors, connaître quoi que ce soit puisque rien ne dure ?
En toute rigueur c’est impossible : le principe logique le plus fondamental, le principe d’identité, qui pose que toute chose est identique à elle-même, est tout simplement faux si nous tenons compte du changement perpétuel des choses. Autant dire que le temps pose un problème fondamental à la pensée, car celle-ci se place spontanément hors du temps.
Dans le même ordre d’idée, les sceptiques avaient une conscience aiguë de la différence entre les choses. Il n’y a pas deux choses parfaitement identiques dans ce monde.
Finalement Nietzsche, qui était un grand sceptique, résume tous ces doutes en quelques mots, avec quelques autres que nous n'avons pas évoqués :
Comment résoudre ces problèmes ? Voici quelques contre-arguments :
Certes, les sens sont parfois trompeurs, mais ce sont aussi eux qui nous permettent de corriger l’erreur. Etant la source à la fois de l’erreur et de la vérité, on ne peut les rejeter en bloc, et on doit malgré tout s’y fier. De plus nous n’avons rien d’autre à utiliser à la place !
L’idée qu’il y aurait d’autres interprétations est peut-être la plus difficile à combattre. Mais nous pouvons déjà remarquer que les interprétations sont parfois limitées : par exemple, pour projeter une image en deux dimensions dans un espace en trois dimensions, on n’a que deux possibilités.
Ajoutons qu’entre plusieurs interprétations nous pouvons toujours choisir la plus simple ou la plus utile. Il faut néanmoins admettre que cette solution ne nous prouve pas que la vérité n’est pas dans une autre interprétation, plus complexe. La porte de la découverte reste ouverte. Mais l’interprétation « plus simple » reste alors valable, au moins en première approximation, exactement de la même manière que la physique newtonienne reste valable avec une très bonne précision pour les phénomènes les plus courants, bien que l’interprétation d’Einstein soit en réalité plus proche de la « vérité ».
Sur l’idée d’un sens manquant, je crois que nous avons un bon argument à opposer aux sceptiques. Certes, il pourrait nous manquer de nombreux sens. D’ailleurs nous savons bien que nous ne percevons pas toutes les ondes électromagnétiques, par exemple. Parmi elles nous ne percevons que celles qui ont une certaine longueur d’onde (les couleurs de l’arc-en-ciel). Nous ne percevons ni les infrarouges (comme les serpents) ni les ultraviolets ni les ondes radio ni d’ailleurs les ultrasons (comme les chauves-souris). Mais précisément, nous connaissons pourtant toutes ces ondes ! Comment ? Grâce à la technique et aux instruments de mesure qui nous permettent de les détecter.
C’est-à-dire que tout ce qui interagit avec notre monde peut être détecté par « effet domino ». Si vraiment un phénomène existe, nous pouvons le percevoir par le biais de son interaction avec un phénomène connu, exactement comme un aveugle qui « voit le relief du sol » par l'intermédiaire de sa canne. De sorte que les seuls phénomènes auxquels nous n’avons pas accès sont ceux qui seraient dans un « monde parallèle », c’est-à-dire un monde qui n’interagirait absolument pas avec le nôtre.
De plus, il y a une différence importante entre tromper parfois et tromper toujours. Cela a un sens précis de dire que les sens nous trompent à l’occasion : car on peut indiquer ce que serait, dans la situation donnée, la « bonne » sensation, la sensation juste. Mais quel sens y a-t-il à dire que nos sens nous trompent « toujours », par exemple que nous rêvons ou vivons dans la « matrice » ? Car alors nous n’avons aucun critère de comparaison et ne savons même pas dire ce que serait une « sensation juste ». En fait il n’y a pas de sensation juste car la seule « sensation juste » serait de se réveiller, c’est-à-dire de quitter cette vie.
Enfin et surtout, ce ne sont pas les sens qui nous trompent mais notre esprit. Un sens (l’œil, par exemple) est un pur mécanisme. Par conséquent il ne saurait mentir, car un mécanisme ne dit rien. Un marteau ne ment pas ; au pire, il est cassé. C’est de notre esprit que vient l’erreur, car il interprète mal les données des sens, comme dans le cas du mirage : mon œil me dit que tel rayon lumineux bleuté vient du sol, ce qui est vrai ; mais mon esprit en conclut qu’il y a là une oasis, ce qui est faux.
Enfin, concernant la subjectivité de la sensation : certes, ma sensation est subjective. Mais les rapports entre les sensations sont objectifs. Par exemple, si je perçois l’herbe verte, cette couleur est « subjective » : elle est créée par mon cerveau, et je ne peux pas dire que cette couleur existe objectivement dans le monde extérieur.
Je ne peux donc pas dire que la sensation me révèle quelque chose d’objectif. Mais en revanche, les similarités et les différences entre mes sensations sont nécessairement objectives ! Par exemple, les différences de couleur que je perçois ne peuvent pas venir de mon esprit, qui reste le même : elles doivent venir des choses qui changent. Ainsi, si je perçois l’herbe et les feuilles en vert, et le ciel en bleu, cela ne veut pas dire que ces couleurs sont objectives, mais cela veut au moins dire que l’herbe et les feuilles ont une même propriété inconnue, que le ciel n’a pas.
Mathématisation : C’est une question de dérivée partielle. La sensation est fonction du sujet (s) et de l’objet (o), de sorte qu’on peut écrire :
Sensation = f (s, o)
Si on fait varier les objets sans faire varier le sujet, on obtient la dérivée partielle de f par rapport à o : les variations constatées doivent donc être imputées au facteur qui varie, à savoir l’objet, le monde extérieur. Les rapports sont donc objectifs.
Inversement, si on fait varier s (on demande à différentes personnes comment elles perçoivent un même objet), les différences devront être imputées aux sujets. Ce sont donc des différences subjectives. Bref, pour le dire en chinois :
∂f (s, o) / ∂o = objectif
∂f (s, o) / ∂s = subjectif
Ainsi donc, même si on « rêve », même si on est enfermé dans ses sensations, on peut tout de même avoir accès à la « chose en soi », à une connaissance objective, car les rapports entre nos sensations sont nécessairement objectifs.
C'est comme pour le taux de chômage : même si l'indicateur est complètement truqué par le gouvernement, ses variations traduisent des variations objectives - à condition que la méthodologie de calcul du taux ne change pas sur la période, évidemment.
Venons-en à l’idée du changement. Là encore nous avons plusieurs arguments à opposer aux sceptiques.
D’abord, nous nous baignons bien toujours dans le même « fleuve ». Il est vrai que le fleuve est un flux perpétuel, mais ce que nous appelons « fleuve » n’est pas un être précis mais un phénomène, un ensemble mouvant et fluctuant.
De même nous pouvons bien appeler un chat un chat, bien qu’il n’y ait pas deux chats identiques : car même s’ils ne sont pas identiques les chats sont suffisamment analogues et se distinguent assez bien des chiens et des autres animaux pour pouvoir être regroupés dans la même espèce et appelés d’un même nom. C’est tout ce qu’il nous faut pour pouvoir utiliser un mot. Utiliser un concept ne suppose pas l’identité mais seulement l’analogie.
Ajoutons que les lois du mouvement (découvertes seulement à partir de la fin du XVIe siècle par Galilée) nous permettent de dépasser cet objection, car nous voyons que le flux n’est pas un chaos : il obéit à une loi. D’ailleurs Héraclite lui-même semblait reconnaître cela :