Cours de philosophie

Programme de terminale

La pensée du jour

La pensée du jour continue sur le Brin d'herbe, petit blog philosophico-politique.

Le penseur de Rodin

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Idée d'une histoire idéaliste
Mercredi 6 mai

Et si la victoire contemporaine de la démocratie était due à la victoire progressive du positivisme sur l'idéalisme ?

Car l'idéalisme (platonicien, à l'origine) est intrinsèquement aristocratique. Peut-être même Platon n'a-t-il inventé l'idéalisme que pour priver le peuple du pouvoir (d'exécuter Socrate). Les Idées ne sont pas accessibles à tout le monde. Le peuple, lui, loin de ces abstractions brumeuses, ne croit que ce qu'il voit et ne jure que par l'expérience. Face aux ratiocinations abstraites des philosophes, il ricane en se demandant ce que toutes ces idées farfelues changent à sa vie réelle. Et si la réponse est « rien du tout », alors le positiviste en conclut que l'idée ne signifie rien du tout. D'ailleurs le positivisme et le pragmatisme sont des philosophies quasi américaines.

On aurait là les bases d'une histoire anti-marxiste. La démocratie ne l'aurait pas emporté parce qu'elle est plus forte que l'aristocratie, mais parce qu'elle a eu, au fond, l'Esprit pour elle. La victoire du peuple sur l'élite serait spirituelle avant d'être matérielle.

Certes, cette idée est un peu farfelue. Mais il faut reconnaître que l'épistémè contemporaine (notre conception de la connaissance, centrée sur le paradigme de la science) est profondément populaire et démocrate du seul fait de son positivisme.

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L'église et le musée
Mardi 5 mai

Pendant les vacances j'ai un peu traîné dans les musées. Il y a des grands couloirs blancs et une ambiance propre, éthérée. Les gens sont silencieux, respectueux. Bref, on se croirait dans une église.

D'ailleurs les artistes, les « génies » sont nos dieux, ou en tout cas nos demi-dieux, et les icônes qu'ils créent font signe vers le dernier au-delà, la dernière transcendance. Contre Benjamin, il faut reconnaître que l'aura n'a pas disparu. Le sacré persiste dans nos sociétés sécularisées ; et il s'est retiré dans les musées.

Les musées sont donc les nouvelles églises. Et d'ailleurs, réciproquement les églises ressemblent de plus en plus à des musées, on y voit désormais plus de touristes que de fidèles, et les icônes des églises pointent plutôt vers le dieu des artistes que vers le Vieux Barbu.

Avec tout ça, on comprend le désir situationniste de quitter le musée en vitesse !

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Le difficile concept d'aliénation
Lundi 4 mai

Le concept d'aliénation est très problématique.

On dit que l'homme est influencé par ses amis, par la publicité, par les médias ; qu'il ne pense pas et n'agit pas, mais qu'il est pensé et agi ; bref, qu'il est aliéné, c'est-à-dire privé de sa liberté de penser, sournoisement influencé : il ne fait pas ce qu'il « veut vraiment », il est détourné de « lui-même ».

Tous les jours je lave mon cerveau avec la télé

Le problème, c'est que tout cela suppose qu'il y a quelque chose que nous « voulons vraiment », qu'il y a un « soi-même », que nous avons tous une identité propre à laquelle nous pourrions être conformes ou non.

Et si l'homme était un ordinateur sans programme, un oignon sans noyau, une série sans raison ? Ou encore un char bancal, allant de-ci de-là, au gré des chaos du chemin, sans direction propre autre que celle donnée par la contingence des rencontres ? Nous voyons une fraction de courbe, et nous supposons que c'est une portion de cercle, et que ce cercle a un centre quelque part ; mais s'il n'y avait pas de centre, et si la courbe n'était pas même circulaire, mais difforme, indéterminée ?

On pourrait ajouter qu'il est vain de vouloir échapper aux aliénations, et que dans le meilleur des cas on ne peut qu'espérer apprendre à « gérer » les aliénations, à se mouvoir parmi elles, à jouer une influence contre l'autre, à choisir nos amis et nos trahisons. Tirer sur les différentes ficelles plutôt que les couper, un peu comme le stoïcien nous invite à prendre conscience des contraintes pour agir en fonction d'elles plutôt qu'à les affronter vainement.

Mais il y a peut-être une voie pour donner un sens à l'idée d'aliénation. Il suffirait de définir notre « vraie volonté » comme ce que nous voudrions si nous savions tout, si nous étions parfaitement lucides sur nous-mêmes et sur le monde. Il n'y a aliénation, ou drogue, que si celui qui se drogue n'est pas véritablement conscient de ses actes et de leurs conséquences. Dans le cas contraire, tout va bien, et il n'y a rien à redire.

La seule éthique est dans la connaissance. On ne peut rien reprocher, d'un certain point de vue éthique, à un homme qui agit en connaissance de cause. Il n'y a pas de mal, il n'y a que de l'erreur.

Et enfin la mystérieuse identité de chacun est un idéal que nous pouvons construire et imaginer par cette hypothèse de l'omniscience.

Ces remarques éclairent aussi la fameuse maxime grecque : « Connais-toi toi-même. » C'est la maxime éthique suprême d'un peuple pour qui « nul n'est méchant volontairemt ».

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Professeuse, pas professeure
Dimanche 3 mai

Les questions de langue sont souvent foireuses.

D'une manière générale, on pourrait considérer que toutes les déviances qui ne nuisent pas à l'intelligence (aux deux sens du terme : à la compréhension de ce qu'on lit, et à l'esprit de la langue) sont acceptables.

Le féminisme amène de nombreux néologismes hideux : une professeure, une auteure, etc.

Pourquoi ne pas féminiser carrément le mot, et dire une professeuse, voire une doctrice, une autrice ?

Cette distinction orthographique pourrait d'ailleurs devenir l'étendard et le signe d'une opposition entre deux féminismes :

Enfin, moi, j'dis ça, j'dis rien. fui Le volontarisme en linguistique n'a jamais été très porteur, il est ridicule le plus souvent. Les considérations esthétiques sont essentielles dans l'évolution de la langue. Et surtout, n'oublions pas (chers Académiciens) que ce ne sont pas les intellectuels qui font la langue, mais le peuple ; et ici comme ailleurs c'est lui qui tranchera.

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Puissance du stoïcisme
Mercredi 15 avril

Quand on a les yeux fixés sur une étoile, quand on a une conviction ou une idée qui nous guide, on se sent indestructible, prêt à affronter le monde entier.

On pourrait analyser ce sentiment grisant de multiples manières, et notamment sous l'angle de la schizophrénie : dans ce cas on n'est pas soi-même, on est « transcendé » pour ainsi dire. (Mot sympathique, qui évoque la transe.)

Mais je crois que ce qui est au cœur de cette joie vigoureuse, c'est le stoïcisme. Ce qui nous rend si forts, c'est l'idée stoïcienne de nous concentrer sur notre action, de n'accorder de prix qu'à ce qui dépend de nous, ou plus exactement de mépriser tous les maux qui ne dépendent pas de nous (car les bienfaits qui nous tombent du ciel, autant savoir les recevoir ;)).

Je peux bien mourir englouti par les flots noirs ! Du moment que je tiens bon la barre !

Pourquoi cette idée stoïcienne, d'ailleurs quelque peu narcissique, est-elle si puissante ? Je crois que c'est au fond parce qu'elle donne un objet à notre passion, notamment à notre colère. C'est-à-dire que le stoïcisme repose au fond sur le même ressort psychologique que le christianisme : l'introjection de la cruauté. On sait ce que Nietzsche pensait de cette mauvaise conscience. Et pourtant il faut voir aussi la beau côté de cette sublimation : en donnant un objet à notre passion, celle-ci ne reste pas à pourrir en nous. Or on sait ce qu'il faut penser des désirs qui moisissent :

Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desires.

Et aussi :

Expect poison from the standing water.

De plus, ainsi libérée, cette passion, certes triste, donne lieu à une action, en l'occurrence une modification de nous-mêmes. C'est peut-être là la source de la profonde satisfaction que l'on ressent parfois, suite à un cuisant échec, lorsque l'on en impute toute la responsabilité à soi-même... De sorte que finalement, l'introjection stoïcienne et chrétienne a cette double vertu, de nous satisfaire psychologiquement et de produire les meilleurs effets possibles pragmatiquement.

Pour être tout à fait clair, ajoutons cette précision spinozienne : une fois que la leçon est tirée, inutile de cultiver le remords, et accueillons plutôt la neige de l'oubli, qui est d'ailleurs si jolie !

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Les dieux et les anges
Mardi 14 avril

Ah, la vie est bien dure ! Et on ne sait si on doit pleurer comme Héraclite ou rire comme Démocrite (et Montaigne) !

Démocrite et Héraclite ont été deux philosophes, desquels le premier trouvant vaine et ridicule l’humaine condition, ne sortait en public qu’avec un visage moqueur et riant ; Héraclite, ayant pitié et compassion de cette même condition nôtre, en portait le visage continuellement triste, et les yeux chargés de larmes. […] J’aime mieux la première humeur, non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer : mais par ce qu’elle est plus dédaigneuse, et qu’elle nous condamne plus que l’autre : et il me semble que nous ne pouvons jamais être autant méprisés que nous le méritons. La plainte et la commisération sont mêlées à quelque estimation de la chose qu’on plaint : les choses dont on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous que de vanité, ni tant de malice que de sottise : nous ne sommes pas si pleins de mal que d’inanité : nous ne sommes pas si misérables que vils.
Montaigne, Essais, I, 50

Mais heureusement, il y a les dieux et les anges. Les dieux, c'est-à-dire les idées qui nous guident comme des étoiles. Et les anges, c'est-à-dire ces doux regards que l'on croise, au détour d'un rêve ou d'un couloir. Après ça on peut replonger dans la tempête, on ne craint plus les vagues ni les bourrasques ! Le tout est de tenir la barre, et de ne jamais perdre de vue l'étoile !

J'aime imaginer le calme serein qui règne au-dessus des tempêtes : le plancher des nuages qui se déchirent ; le grand vide ; et puis les étoiles, loin au-dessus, qui scintillent, immobiles.

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Technique et vérité
Dimanche 12 avril

Au XXe siècle, on a beaucoup diagnostiqué « la fin de la philosophie », notamment par positivisme : on pensait, un peu comme Wittgenstein a pu le penser, que la philosophie allait se dissoudre dans la science et la logique (et l'analyse du langage).

Pourtant, il me semble au contraire que nous allons vers une époque de plus en plus philosophique, que les problèmes philosophiques seront de plus en plus présents concrètement dans la vie quotidienne.

Par exemple, le développement des moyens de communication, des ordinateurs, du monde virtuel soulève la question du réel : dans un monde où nous pouvons créer des êtres abstraits avec qui vivre des relations idéales, à quoi bon se coltiner le rugueux réel ? A quoi bon avoir des relations avec des êtres humains réels si nous pouvons créer des androïdes correspondant à nos idéaux ? Il faut imaginer cela : que demain nous serons des dieux, que tout sera possible. La femme ou l'homme de nos rêves sera là, à notre disposition, créé(e) par un ordinateur analysant notre cerveau et nos émotions en temps réel pour faire réagir cet être de la manière la plus agréable qui soit pour nous.

De même, avec le progrès technique la guerre et la violence sont en passe d'être éliminées, et dès demain nous vivrons dans un monde où la loi sera exécutée à la perfection par un système de surveillance généralisé. Ce sera donc un monde parfait : la loi sera appliquée à la perfection. Par conséquent l'homme sera mis face à lui-même, il devra se demander ce qu'il veut vraiment, car il pourra tout avoir.

Et c'est bien ce qu'il se produit d'une manière générale : en rendant tout possible, la technique pousse finalement l'homme à se demander ce qu'il veut, et aussi à s'auto-réguler (c'est ainsi que l'arme nucléaire a mis fin aux grandes guerres). « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », disait Rabelais. On peut ajouter que la science, en nous donnant la technique et le pouvoir, nous oblige à acquérir la conscience. Avec le pouvoir entre les mains nous sommes forcés de devenir sages. Le pouvoir : non seulement la bombe, mais aussi nos enfants, la vie (via les manipulations génétiques), le monde (via l'environnement), peut-être un jour l'univers entier.

De même, le progrès technique, en libérant l'homme du travail, le condamne peu à peu à la liberté, à l'art et à la philosophie. Ah, qu'il était bon d'être esclave ! Mais voilà que le destin, c'est-à-dire l'histoire, nous jette dans la liberté. Ici comme ailleurs il faut renverser le christianisme : nous sommes chassés du monde et jetés dans le jardin d'Eden.

Adam et Eve chassés du paradis
Chagall, Adam et Eve chassés du paradis

Tout ceci peut sembler bien lointain, mais rien n'est plus actuel. Toutes ces évolutions sont déjà en route, et bien avancées. Chaque innovation technique, en ouvrant une nouvelle possibilité, nous rapproche de la vérité et soulève de nouvelles interrogations philosophiques.

Heidegger avait compris cela dès l'immédiat après-guerre : « la technique est le dévoilement de la vérité », disait-il, en entendant la technique au sens grec de technè, un concept qui inclut aussi l'art... Il faut comprendre qu'en manipulant la matière, en la triturant en tous sens comme on fait jouer les pièces d'un casse-tête, la vérité finit nécessairement par... éclater.

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Connais-toi toi-même ?
Jeudi 9 avril

Dans un entretien entre Michel Onfray (philosophe hédoniste fondateur d'une université populaire à Caen) et Nicolas Sarkozy, un désaccord est apparu sur la question du « connais-toi toi-même », vieille injonction de la sagesse grecque antique reprise par Socrate et qui passe pour un des fondements de la philosophie occidentale :

N. S. : Disons que j'aime l'action davantage que la conquête. On n'agit pas pour un résultat. Vous me demandez qui je suis, pourquoi j'agis comme je le fais. Mais si je pouvais vous répondre… Savez-vous qui vous êtes, vous ?
M. O. : Oui. Je crois au « connais-toi toi-même ».
N. S. : Fort heureusement, une telle connaissance est impossible, elle est même presque absurde ! En mai 1993, dans l'affaire de la maternelle de Neuilly-sur-Seine, j'ai dû rentrer huit fois dans la classe pour négocier directement avec le preneur d'otages, « Human Bomb ». Et huit fois, j'ai eu peur de manière différente. Le plus courageux des hommes peut être lâche dans la minute d'après. Nous ne nous connaissons jamais complètement, car nous sommes sans cesse confrontés à des situations différentes et nous ignorons comment nous allons réagir.
M. O. : Au contraire, j'estime qu'il est possible de s'approcher peu à peu de la connaissance de soi-même puis, fort de ce savoir, d'exprimer ensuite son tempérament et son style.

Ce désaccord est intéressant. On peut y voir la différence entre l'intellectuel et l'homme d'action. L'homme politique, comme l'artiste, est un homme qui fait, mais sans savoir ce qu'il fait. Napoléon lui-même avouait ne pas connaître le véritable sens de ses actes.

A ce titre, je ne condamnerais pas le point de vue de Sarkozy, comme l'a fait Onfray par la suite. Au contraire c'est être lucide que de reconnaître que l'on ne se connaît pas soi-même ; et il y a de la naïveté dans l'idée qu'il faudrait d'abord se connaître soi-même pour pouvoir, ensuite, agir en fonction de ce que l'on est.

C'est aussi l'opposition entre le « point de vue de la conscience » (l'idée que l'on agit en fonction de nos représentations conscientes) et le « point de vue de l'inconscient » (l'idée que nos représentations conscientes ne sont qu'une expression de notre être, tout comme nos actes, et que bien souvent nos idées ne sont que des justifications trouvées après coup pour justifier nos actes).

Ce n'est pas la seule bizarrerie de la maxime grecque. On peut se demander s'il est possible de se connaître soi-même. Mais on peut aussi se demander si c'est nécessaire. Ne suffit-il pas d'être, d'agir directement en fonction de ce que l'on est ? A quoi bon cette médiation, ce rapport de soi à soi-même par la connaissance, comme dans un miroir ? C'est peut-être la racine la plus profonde de la « société du spectacle », ce monde dans lequel nous vivons et où « tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation »  (Guy Debord) : se connaître soi-même, c'est réduire son être à quelque chose de figé, de compréhensible et de connaissable... tout ça pour mieux maîtriser et contrôler sa vie.

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Foi d'athée
Samedi 4 avril

Qu'est-ce que la foi ?

Encore un mot qui signifie tant de choses...

Il y a la foi en Dieu ; mais il y aussi la foi en soi, en le monde, qui rend inutile et vaine la foi en Dieu.

On ressent parfois une confiance absolue. On entrevoit toute la beauté du monde, et l'amour infini nous monte dans l'âme, comme dirait l'autre. On est alors empli d'une gratitude sans bornes, et on veut tout donner.

Il y a encore bien de la foi dans le stoïcisme, et dans l'idée que tout ce que nous pouvons et devons faire, c'est nous appliquer à bien vivre, à faire le mieux avec ce que nous avons. C'est l'idée au fond qu'il existe un optimum, un idéal, un meilleur choix possible.

C'est là une forme de monothéisme : l'idéal existe, et il est unique. Peut-être cette idée rend-elle la décision quelque peut angoissante et difficile. Le polythéiste, celui qui pense qu'il n'existe pas de meilleur choix, agira avec bien plus de facilité et de légèreté. Cela révèle une autre dimension de la religiosité de l'athée : l'idée que le monde est précieux ; que les choses sont importantes, qu'il faut faire attention, s'appliquer, ne rien gaspiller... Ineffable sentiment de la valeur des choses.

Tout ça pour dire qu'on peut être athée et brûler d'une foi intense, qui n'a rien à envier à l'amour des fantômes et des arrière-mondes ! :D

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Religion d'athée
Vendredi 3 avril

Qu'est-ce qu'être religieux ?

Ce mot peut signifier tant de choses...

Ce paradoxe me frappe par-dessus tout : les athées et les matérialistes ont une plus haute opinion du monde et de la matière que ceux qui croient en Dieu ou en un « Esprit » : pour les premiers, Tout, y compris la pensée, jaillit de la matière ; alors que pour les seconds le monde ne suffit pas, pour ainsi dire, il ne se suffit pas à lui-même, il faut lui ajouter dieu.

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Le silence
Mardi 31 mars

Le silence, c'est intéressant.

On peut se taire parce qu'on n'a rien à dire. Mais on peut aussi se taire pour dire quelque chose. Parce que les mots ne sont pas assez forts ou pas assez fins pour le faire.

« On parle pour faire taire le silence », a dit quelqu'un dont j'ai oublié le nom.

« Ne parle que si ce que tu as à dire vaut mieux que le silence », a dit quelqu'un d'autre.

« La parole est d'argent, le silence est d'or. »

Et puis il y a cette belle image de Jankélévitch :

Quand le silence fait alliance avec la nuit, on découvre que la pureté du silence se décompose paradoxalement en une multitude de craquements légers ; ces craquements ne rompent pas le silence, mais le rendent au contraire plus silencieux, de même que les étoiles, loin de blanchir le ciel nocturne, rendent la nuit plus profonde et plus noire.
Vladimir Jankélévitch

Sur ces belles paroles, je vais me taire ! lol

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Le stylo et le balai
Samedi 28 mars

Je viens de nettoyer ma piaule. :D

J'avais toute une pile de copies à corriger. :°)

Mais j'ai préféré passer le balai. ;)

Ce phénomène, qui peut sembler anecdotique au premier abord, mérite qu'on s'y arrête. Qu'est-ce que ça veut dire ? Comment peut-on préférer cette tâche vulgairement utilitaire, passer un coup de balai, au noble exercice de la pensée ? Comment peut-on préférer racler la crasse sous un lit plutôt que débusquer les erreurs de raisonnement dans une réflexion philosophique ?

Et pourtant c'est ainsi, passer le balai était un enchantement. Parce que l'activité du corps est en elle-même agréable, et laisse l'esprit libre de vagabonder à ce qui lui plaît. Les intellectuels, avec leur hauteur habituelle, voient les métiers manuels comme une aliénation. Cette idée remonte à Platon, qui opposait le corps et l'esprit et considérait que toute activité corporelle avilissait notre âme. La philosophie consistant au contraire à « apprendre à mourir », c'est-à-dire à s'efforcer de séparer l'âme de ce corps dont les sensations nous trompent et dont les désirs nous écartent de la justice.

Eh bien, en vérité il y a peut-être bien plus d'aliénation et de misère dans le métier de l'intellectuel ! Car celui qui est astreint à une activité intellectuelle n'est pas libre, ni de corps (il est cloué à sa chaise), ni d'esprit. Alors que la ménagère s'active et ses pensées voltigent où bon leur semble, comme une nuée de papillons folâtres. Il y a des rapports insoupçonnés entre le ménage et le yoga...

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La folle au myosotis
Vendredi 27 mars

Il y a deux manières de trouver la beauté : ajouter une couche ou enlever une couche.

Enlever une couche : enlever la couche de pollution qui recouvre un monument ou une maison, éteindre une machine, dynamiter une barre HLM, et surtout dévoiler une vérité, comme le fait par exemple Dogville...

Ajouter une couche : peindre une maison, se maquiller, utiliser un walkman pour ne pas entendre le bruit du métro et de la ville, fumer une cigarette pour ne pas sentir l'odeur de la pollution, ou mettre un encens, etc.

A cette liste on peut ajouter la belle invention de Kundera : la « folle au myosotis » :

Myosotis

Elle se dit : quand l'assaut de la laideur sera devenu tout à fait insupportable, elle achètera chez une fleuriste un brin de myosotis, un seul brin de myosotis, mince tige surmontée d’une fleur miniature, elle sortira avec lui dans la rue en le tenant devant son visage, le regard rivé sur lui afin de ne rien voir d’autre que ce beau point bleu, ultime image qu’elle veut conserver d’un monde qu’elle a cessé d’aimer. Elle ira ainsi par les rues de Paris, les gens sauront bientôt la reconnaître, les enfants courront à ses trousses, se moqueront d’elle, lui lanceront des projectiles, et tout Paris l’appellera : la folle au myosotis...

Milan Kundera, L'Immortalité, 1990
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Sommes-nous faibles ou bornés ?
Jeudi 26 mars

Le printemps du cinéma se termine. Dans les films à l'affiche, il y avait Les Noces rebelles : c'est l'histoire d'un couple qui veut échapper à la routine dans laquelle il commence à tomber.

Il y a beaucoup de qualités et de défauts dans ce film. Ce qui est intéressant, par exemple, c'est de voir cet amour et cette foi aveugles que la femme voue à son mari : on sent bien que c'est cette foi et cet amour qui sont l'essentiel, en ce monde, qui sont la source de toute vérité, de toute beauté, de toute force...

Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c'est le fait que ce couple se considère un peu exceptionnel. Or il est néanmoins clair que les autres (leurs voisins, et les collègues de travail du mari) partagent le rêve de ce couple. Ils semblent seulement incapables de le réaliser.

Ce qui renvoie à une question que l'on ne peut éviter de se poser, quand on traîne dans une foule le samedi ou pire, le dimanche : pourquoi les gens vivent-ils cette vie qu'ils vivent ? Deux hypothèses se présentent : ou bien ils rêvent à une vie meilleure, plus belle, plus grande, plus originale, mais ils n'ont pas le courage ni la force d'aller au bout de leurs idéaux. Ou bien ils ne désirent même pas autre chose et sont parfaitement satisfaits de ce qu'ils ont. A regarder les visages, on dirait vraiment que c'est la deuxième hypothèse qui est la bonne. Et pourtant ce film montre que la première doit être assez largement vraie elle aussi...

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Donner son ticket de métro
Mercredi 25 mars

L'autre jour, à Lyon, en bouquinant à la Fnac, je suis tombé sur un petit livre d'éthique. J'ai oublié le nom de l'auteur, mais je me souviens de la conclusion : en gros, l'idée est que la justice consiste à réaliser l'équivalence de toutes les souffrances.

On reconnaît là une certaine logique, chrétienne et kantienne, poussée jusqu'à son terme.

Et en réalité si je me suis souvenu de cette idée, c'est à titre de repoussoir : elle révèle, à mon avis, la profonde erreur de cette morale. Voici deux exemples pour expliquer pourquoi.

Toujours à Lyon, en sortant du métro j'ai déposé mon ticket sur la borne : je n'allais pas reprendre le métro dans l'heure, mon ticket, au lieu d'être gaspillé, pourrait ainsi servir à quelqu'un dans le besoin. J'ai appris qu'aux sorties de métro de la Croix-Rousse, il y avait ainsi des piles de tickets aux entrées ; et qu'ailleurs, au contraire, les gens refusaient de vous donner un ticket si vous leur demandez. Comment un tel refus est-il possible ? Cela ne lui coûte rien, au type. Mais il se dit probablement : « J'en ai bavé pour payer ce ticket, l'autre ne l'aura pas pour rien. Ce serait injuste. Il n'y aurait pas équivalence des souffrances. »

Puis j'ai pris le train. On était assez serrés, mais à côté il y avait un type qui par chance avait deux places pour lui, et il s'affalait insolemment, étalant sa paresse sur deux sièges. Encore une fois, du point de vue kantien il aurait dû se tenir sur un seul siège, par respect pour nous en quelque sorte. Souffrir autant que nous.

Je ne sais pas s'il est utile, après ces exemples, d'expliquer encore ce que l'éthique de l'équivalence des souffrances a de ridicule. Mais si, c'est nécessaire. Car on est toujours choqué, blessé par ceux qui ne souffrent pas autant que nous : par exemple l'élève qui obtient insolemment (encore !) 14/20 sans avoir fait le moindre effort. Eh bien, disons-le haut et fort : il faut se réjouir pour tous ces passagers clandestins du bonheur, pour ces cadeaux qui tombent du ciel. Finalement, il y a un certain esprit de justice qui se distingue difficilement de la jalousie pure et simple.

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Les abeilles
Dimanche 22 mars

Ça y est, cette fois c'est officiel, c'est le printemps. :D

Pour célébrer ce jour, une petite pensée pour les abeilles.

L'abeille est un animal merveilleux : en cherchant à se faire son propre miel, elle féconde les fleurs et assure la reproduction de milliers de plantes. C'est un modèle du libéralisme, de l'idée qu'il n'y a pas de contradiction entre l'égoïsme bien compris et l'intérêt général. D'ailleurs La Fable des abeilles de Mandeville est à l'origine du libéralisme et du concept de « main invisible » d'Adam Smith.

A l'heure actuelle, l'abeille est menacée par les pesticides, et on découvre sa valeur incommensurable pour l'agriculture, la vie humaine et l'équilibre de la planète entière. Comme toujours c'est dans la crise qu'apparaît la vraie nature des choses. Et comme toujours la valeur de la nature, non prise en compte par le calcul économique, se révèle infiniment supérieure à celle des activités humaines.

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Les affects de l'époque
Samedi 21 mars

Je viens de revoir 37°2 le matin, le film basé sur un roman de Philippe Djian, héritier français de la Beat generation. Ce film de 1986 nous rappelle l'enthousiasme des années 60, qui tranche avec la morosité contemporaine. L'acteur Jean-Hughes Anglade, notamment, avec son air cool et ses cheveux mi-longs, incarne cette fantaisie insouciante. Nos parents savaient s'amuser, profiter de la vie, traverser les U.S. en stop, faire n'importe quoi.

[37°2]

Aujourd'hui, par contraste, nous vivons une époque réactionnaire. L'optimisme de mai 68 a disparu. Les jeunes, confrontés au chômage et à la crise, écrasés par les problèmes environnementaux et les vieux, se réfugient dans une sorte d'infantilisme : refus de grandir, de prendre ses responsabilités, de devenir adulte. Le jeune d'aujourd'hui est un curieux mélange de Peter Pan et de Tanguy. Si les jeunes s'amusent encore, c'est nerveusement, hystériquement, à grands renforts d'alcool. Toute véritable joie a disparu, comme le révèle un simple coup d'œil sur la musique contemporaine.

C'est bien triste. Certes, c'est sans doute inévitable : ainsi va le flux et le reflux des passions collectives.

Mais on peut aussi organiser la résistance, s'extraire du flux mortifère des discours dominants, éteindre la télé, partir dans les champs, emmener sa copine faire du patin à glace, aller jouer au volley sur la plage avec des amis. Bref, il faut retrouver l'innocence et la naïveté sans lesquelles aucune joie, aucun bonheur n'est possible. L'ennemi absolu est l'ironie contemporaine, le sourire narquois ou moqueur de l'homme blasé. Il faut chanter comme un débile dans la rue, il faut plonger les mains dans les spaghettis, il faut faire absolument n'importe quoi. Le cinéma et la musique de nos parents peuvent nous aider à retrouver cet état d'esprit dionysiaque.

Il y a une révolution à faire, une spiritualité à inventer, des cœurs à secouer. Il faut accélérer le temps, nager à contre-courant, renverser l'histoire. Si c'est impossible, ce n'est pas grave, le seul fait de le vouloir suffit. Essayer, c'est déjà arriver.

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Amour libre et amour familial
Jeudi 19 mars

L'amitié est le contraire de l'amour, et l'amour libre le contraire de l'amour familial.

Un ami ou un amant, on l'aime pour ce qu'il est ; alors qu'un parent ou un concubin, on l'aime quoi qu'il arrive en quelque sorte.

Ce qui est étrange c'est qu'on apprécie aussi bien l'un que l'autre : que notre maman nous aime par nature ne nous gâche en rien le plaisir d'être aimé... Peut-être même qu'au contraire l'amour qui est indépendant de nos qualités nous est plus cher. Car comme l'a bien dit Pascal, nos qualités ne sont pas nous, de sorte que celui qui aime les qualités n'aime jamais l'être lui-même :

Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.
Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.
Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.
Blaise Pascal, Pensées, 1670, § 323

Cela expliquerait qu'on préfère entendre « Je t'aime bien que tu sois un salaud » plutôt que « Je t'aime parce que tu es un type génial ».

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Autrui à l'arrière-plan
Mercredi 18 mars

Une dernière remarque sur Dogville, le film de Lars von Trier : bien souvent (presque toujours, en fait) quand deux personnages parlent au premier plan il y a d'autres personnages au loin, à l'arrière-plan. De cette manière Lars von Trier a exprimé visuellement l'idée philosophique que « les autres » sont toujours là, même quand nous sommes seuls, et que leur présence sous-tend chacune de nos paroles.


[Dogville]
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De la supériorité de l'homme blasé
Mardi 17 mars

Quand une chose nous ennuie on peut se sentir supérieur à celui qui aime cette chose. On se sent « au-dessus de ça ».

Et il faut reconnaître que les artistes sont comme des gosses. Ils s'intéressent à un rien. Et c'est précisément pour ça qu'ils sont si bons. Un peintre, un photographe ou un cinéaste génial a dû s'émerveiller devant bien des choses qui nous arracheraient à peine un haussement d'épaules.

La vérité serait peut-être donc ceci : l'homme qui s'ennuie de tout est supérieur à ceux qui trouvent encore de la valeur aux choses. Car il vise plus haut qu'eux. Et il trône du haut de son ennui, assis dans un coin de sa chambre obscure, dominant tous les artistes et les passionnés qui grouillent, en bas, dans la rue, occupés à leurs petites affaires. Sa hauteur est celle du mépris et de l'indifférence.

Et personne ne reconnaît ce fait fondamental, et tous continuent à aduler les artistes et les créateurs en tous genres... Une fois de plus le préjugé social en faveur de la vie et de l'activité répand ses éloges mensongers mais utiles...

Il y a pourtant deux objections sérieuses à cette vision des choses.

Premièrement, il se pourrait que l'ennui ne soit pas une marque de supériorité, mais d'infériorité. Car il résulte de l'incapacité à percevoir l'intérêt, la beauté ou la richesse de la chose (une personne, une œuvre d'art, une situation).

Deuxièmement, même si on admet que l'ennui est la marque d'un désir supérieur, il n'en reste pas moins que le monde appartient aux humbles, à ceux qui l'acceptent tel qu'il est. Il y a peut-être une opposition fondamentale entre la valeur et l'existence. Pour exister, pour vivre, il faut admettre le monde tel qu'il est, il faut renoncer aux idéaux. L'idéaliste qui s'ennuie est comme l'homme qui reste célibataire parce qu'il ne veut que la femme idéale.

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