Cours de philosophie

Programme de terminale

La pensée du jour

La pensée du jour continue sur le Brin d'herbe, petit blog philosophico-politique.

Le penseur de Rodin

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Les deux scepticismes
Lundi 16 mars

Je reviens un instant sur le scepticisme (cf. la pensée du 31 janvier) pour faire cette simple remarque : il y a deux scepticismes. On peut être sceptique par ignorance, et sceptique par connaissance.

Il y a le scepticisme de celui qui n'a pas encore compris Euclide. Et il y a le scepticisme de celui qui a bien compris Euclide, mais qui a aussi découvert la géométrie non euclidienne.

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Printemps
Dimanche 15 mars

C'est le printemps ! :D

En l'honneur de cette splendide première journée de printemps qui nous a été offerte aujourd'hui (ô miracle ! bénédiction ! don du ciel !), voici une petite pensée de printemps.

Qu'est-ce que le printemps ? Le printemps, c'est la puissance du soleil. Il revient, et tout s'enflamme. Les champs portés à ébullition se mettent à crépiter de fleurs et de sauterelles, les arbres fourmillent d'oiseaux et regorgent de bourgeons. Toute la nature se met à chanter, à embaumer et à distiller son pollen dans l'air, ce qui est d'ailleurs assez obscène quand on y pense. :)=

Quelle est cette mystérieuse puissance du soleil ? Ô divin soleil ! Les Egyptiens et les Aztèques en on fait leur dieu. Chez les Grecs il s'appelle Apollon. Je comprends qu'on y ait vu un dieu : tout, sur Terre, tire sa force du soleil. Il est l'origine des nuages et du vent, il fait la pluie et le beau temps, il nourrit toutes les créatures, il réchauffe les lézards et les hommes.

D'où tirons-nous notre énergie habituellement ? De la nourriture. C'est-à-dire des animaux ou des plantes, donc toujours des plantes, au fond (les animaux se nourrissent de plantes, directement ou indirectement). Or que sont les plantes ? Du carbone, de l'eau et du soleil. Mais l'eau et le carbone ne sont que des briques qui ne font que passer, ce qui est essentiel c'est la structure, l'énergie acquise. Bref, nous mangeons littéralement du soleil.

Magie de la chlorophylle : se nourrir de lumière. A partir de cette belle image, Simone Weil semble nous inviter à devenir des plantes.

[Soleil]

Or j'ai passé la journée au soleil, et je confirme : nous sommes bien des plantes. Nous avons ce pouvoir chlorophyllien. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le soleil nous nourrit, il semble nous emplir directement d'énergie. Mais au fond, qu'y a-t-il de mystérieux là-dedans ? Puisque le soleil est la source de toute énergie, n'est-il pas naturel que nous soyons suprêmement rassasiés quand nous puisons directement à la source ?

Pour ma part, je suis athée, mais quand je pense au soleil je redeviens polythéiste, héliophile, et je considère les tournesols comme d'étranges correligionnaires qui se rassemblent dans de grands champs, en rangs serrés, et contemplent fixement leur dieu en une mystérieuse prière.

Ô soleil ! Toi qui ne vois aucune ombre, tant tu rayonnes !

Il n'y a plus qu'à trouver à quoi peut bien correspondre cette métaphore... Se pourrait-il donc qu'il y ait des gens qui rayonnent à ce point ? ;) Les belles femmes, par exemple, sont un peu comme le soleil : elles ne voient que sourires et gentillesse autour d'elles...

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Plus de feuilles que de fruits
Samedi 14 mars

Le déterminisme scientifique aplatit tout. Il détruit toutes les différences. On se baigne tous dans le même fleuve éternel. Aucun événement, aucun phénomène ne se distingue car tous sont régis par la même loi universelle de la nature. Toutes les choses sont les mêmes, il n'y a pas de différence essentielle entre un homme et un caillou : tout est matière, tous ces nuages d'atomes obéissent aux mêmes lois.

Et pourtant, on constate sans cesse que l'ontologie est oligarchique, voire aristocratique. La vérité n'est pas donnée par les sondages. La vérité n'est pas le cas général. Le grand nombre a tort.

Bien au contraire, la vérité apparaît dans les moments exceptionnels, aux marges, en cas de crise : c'est quand l'outil se casse, quand la machine ne marche pas que mon projet apparaît (Heidegger) ; c'est dans la difficulté que s'éprouvent les vrais amis, comme la pièce d'or sous la molaire (contes médiévaux) ; c'est dans la crise économique qu'apparaît la réalité du monde capitaliste, et dans la crise sociale la réalité des rapports humains ; c'est dans l'état d'exception qu'apparaît la véritable nature de la loi (Agamben) ; c'est aux limites, aux points problématiques, que se révèle la nature d'une fonction mathématique ou d'une équation ; etc.

Bref, le cas général ment, parce que « la nature aime à se cacher » (Héraclite). Ce n'est que de manière exceptionnelle et ponctuelle que la vérité profonde des choses perce sous l'écorce rugueuse de l'apparence et de l'habitude. « De prime abord et le plus souvent », disait Heidegger, les choses n'apparaissent pas telles qu'elles sont vraiment.

On trouve également dans la philosophie médiévale l'étrange idée de « degrés de réalité » : comme si une chose pouvait être plus réelle qu'une autre ! ;;)

Mais cette idée peut se comprendre, même sans utiliser le concept vague et suspect de « perfection » : certaines entités, par exemple, ont davantage de puissance, elles jouent un rôle causal déterminant. Le cerveau dans le corps humain, la capitale dans le pays, la scène dans le spectacle, la télécommande dans la machine : à chaque fois le pouvoir, au sens très précis de causalité, se concentre dans une zone spatialement réduite. Cette zone a donc plus de réalité qu'une autre car l'avenir du monde est en quelque sorte contenu en elle.

On pourrait encore transposer cette structure à l'existence humaine : en général nous n'existons pas vraiment. Notre existence se concentre en quelques instants cruciaux, en quelques moments de vie intense, en ces quelques instants un peu miraculeux de « liberté » où nous prenons une décision. De même, au plan historique Hannah Arendt considère que la liberté advient, ponctuellement, au cours d'un événement particulier qui s'apparente à un « miracle ».

Pour un fait, pour une phrase de philosophe ou de poète, pour une œuvre d'art, il y a mille descriptions, mille représentations, mille commentaires. Et la grande majorité de ces discours eux-mêmes en viennent à porter, non sur la chose même, non sur le fait ou l'idée, mais sur l'enfance de l'artiste ou la reliure du livre, par une sorte de déplacement métonymique du regard. Un peu comme un amateur de fraises qui saliverait à la seule vue des feuilles de fraisier.

Bref, l'ontologie est oligarchique, l'être se concentre en quelques points particuliers. Je ne sais pas bien ce que signifie cette histoire. Pour l'instant je me contenterai de cette image : il y a plus de feuilles que de fruits... et les fruits sont souvent cachés par les feuilles.

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Il n'y a pas de séduction
Jeudi 12 mars

C'est bon, les mecs, vous pouvez tout arrêter ! lol

Je viens de piger ça : il n'y a pas de séduction. waw

Je veux dire que la séduction ne sert à rien. On fait tout un cinéma, tout un numéro, mais de toute façon la fille voit bien qui on est, ce qu'on est. Et elle décidera en toute lucidité, généralement au premier regard, si elle nous aime ou non. Notre petit jeu ne trompe personne.

Bref, on peut tout arrêter ! On peut redevenir normaux. Retrouver notre désinvolture naturelle, qui est d'ailleurs si classe. ;) Bonne nouvelle ! Plus besoin de stresser, pas d'efforts laborieux à fournir. Sois toi-même, et de toute façon la fille qui doit t'aimer t'aimera.

Voilà une pensée tranquillisante ! Avec ça on regarde d'un œil désabusé le flot frénétique, chaque jour renouvelé, des dragueurs : toute cette énergie, ces mots, ces trésors d'imagination, ces grands gestes théâtraux, tout cela en vain, en pure perte ! Alors, comme tout ce qui est inutile, ça en devient beau. :)

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Chialer au cinéma
Mercredi 11 mars

Ô joie ! :D

Euh... excusez-moi. Parfois on déborde de joie, c'est tout, c'est comme ça. Et on peine à la contenir. Ô moments bénis et sauvages ! Il y a de ces extases ! Et comme une traînée de poudre tout s'enflamme et explose en série...

Mais ce dont je veux parler aujourd'hui n'est pas spécialement joyeux. Il s'agit d'un drôle de phénomène : chialer au cinéma. Car au cinéma on ne pleure pas : on chiale. Comme un débile.

Quand j'étais gosse, c'est-à-dire jusqu'à il y a peu, je ne chialais pas au cinéma. Non non. Je me blindais, et nada. Défense psychologique, bouclier mental. Je ne sais pas comment je faisais. Il me semble que je me disais « ce n'est qu'un film ». Je ne voulais pas rentrer dans cette sentimentalité, je trouvais ça gluant. Puis peu à peu je me suis fait avoir par le roman : dans Victor Hugo, il y a de ces scènes morales qui font monter les larmes aux yeux. Par exemple celle-ci, qui est une histoire vraie :

Après la bataille

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
Et qui disait : « A boire! à boire par pitié ! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.

Victor Hugo, La Légende des siècles

Et peu à peu je me suis mis à chialer au cinéma.

Et pourtant je n'aime pas trop ça. Je trouve toujours ça un peu gluant. Cette sentimentalité facile par laquelle le réalisateur essaie d'avoir notre cœur.

Et puis n'y a-t-il pas toujours du mensonge là-dedans ? Je suis sincèrement désolé, mais les bons et les actes grandioses, ça n'existe qu'au cinéma ! En a-t-on jamais vu, ne serait-ce qu'une seule fois, dans la vie réelle ? Dans la vie réelle on perce aussitôt à jour l'intention mesquine, ou alors on éclate de rire (tous les grands penseurs, au premier rang desquels Victor Hugo, ont remarqué cette étonnante proximité entre le sublime et le grotesque).

Bref, c'est le genre de larme qu'on n'a pas envie de boire au moment où elle roule jusqu'à nos lèvres. Et on cache tant bien que mal notre visage dégoulinant au voisin qui nous guette du coin de l'œil.

[Affiche du film Welcome]

Je dis ça mais je chiale comme un gosse maintenant. Et il suffit de pas grand-chose. Parfois un rien. Tenez : aujourd'hui, c'était le film Welcome que je regardais. C'est l'histoire d'un gosse Irakien qui veut aller en Angleterre, et il apprend à nager pour traverser la Manche à la nage car il n'a pas d'autre choix. Eh bien, rien que de voir ce gosse nager dans la piscine pour s'entraîner, ça me faisait quasiment chialer.

Alors pour défendre cette larme, on pourrait dire qu'elle révèle notre profonde sensibilité. Il y a une belle scène dans le film American Beauty, ou le jeune garçon dit à sa petite chérie, en lui montrant la vidéo qu'il a faite d'un sac plastique poussé par le vent, qu'il y a tant de beauté dans le monde, que si on est assez sensible, cela en devient intolérable... et il se met à chialer.

Sometimes there is so much beauty in the world I feel like I can't take it. And my heart is going to cave in [céder, s'effondrer].

Cela dit, celui qui a développé sa sensibilité n'aurait pas besoin de la fiction pour pleurer, il pleurerait devant la réalité, en regardant le journal télévisé. Alors que celui-ci nous arrache, dans le meilleur des cas, une moue de dégoût ou de lassitude. Un homme qui se mettrait à pleurer face à cela serait certainement doué d'une sensibilité et d'une compassion exceptionnelles. Ça arrive peut-être au Dalaï-Lama.

D'autre part on sait ce que pense Spinoza de la compassion : c'est une tristesse, donc un sentiment désagréable et qui nous affaiblit. Il faut donc l'éviter autant que possible.

Je me demande ce que dirait Spinoza de ce curieux plaisir qu'on prend à chialer au cinéma, et qu'Aristote a appelé la catharsis, c'est-à-dire la purgation... Le purgatoire serait donc une salle de ciné ?

Je ne sais que répondre pour conclure. Mais décidément cette larme me paraît suspecte. Suspecte de nous satisfaire en nous donnant bonne conscience : « Dis-donc chérie, je croyais que je n'étais qu'un salaud sans cœur, mais je suis rassuré, je viens de chialer un bon coup au cinéma. Finalement moi aussi je dois être un bon. » Et on retourne au boulot tranquillisé. Pôm pôm pôm...

Tiens, voilà que cette larme a séché sur ma lèvre.

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L'incertitude du bonheur
Mardi 10 mars

Pendant les vacances, j'ai lu Une Vie de Guy de Maupassant. C'est l'histoire triste et réaliste d'une jeune femme normande qui épouse un homme un peu au hasard, emportée par son imagination de jeune fille, et qui par ce seul acte aura gâché toute sa vie : elle ne connaîtra jamais le véritable amour et devra endurer toutes les misères de l'existence humaine. Malgré tout elle connaîtra aussi des satisfactions, même minimes, au cœur de son malheur. Le roman se termine par cette phrase : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. »

Cela fait penser à la remarque de Primo Levi dans Si c'est un homme : au camp de concentration, face aux plus grandes misères que l'on puisse imaginer, Primo Levi se rend compte qu'il n'y a pas plus de malheur absolu que de bonheur parfait : l’incertitude concernant l’avenir, l’assurance de la mort (qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance) et les petits soucis matériels empêchent l’un comme l’autre.

Ceci nous permet encore de comprendre ce vers énigmatique :

Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur
Alfred de Musset

En effet le souvenir est précisément privé de cette incertitude liée à l'avenir : il est à l'abri dans le passé. Au moment où nous vivons des instants exquis (un flirt pendant les vacances, par exemple), nous sommes complètement absorbés et nous ne savons pas comment tout cela finira. Avec le temps, si aucun malheur ne vient interrompre ces moments, et si aucun bonheur plus grand ne vient leur faire de l'ombre, peu à peu nous les voyons émerger comme les plus beaux jours de notre vie.

Finalement les souvenirs font penser au vin : ils sont dans nos têtes comme dans des fûts où ils se bonifient en vieillissant. Ah, quels nectars pourrons-nous boire quand nous serons bien vieux ! Décidément je suis impatient d'être vieux (l'autre raison, c'est pour pouvoir relire les livres).

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Carpe Noctem
Lundi 9 mars

D'abord, en hommage aux vacances qui viennent de se terminer, aux eaux noires des fleuves et aux profonds silences, je voudrais dire quelques mots sur la nuit. Car la nuit n'est pas n'importe quel envers. Elle est l'obscurité, mais constellée d'étoiles. Enfant quand je lisais un poème sur la nuit (par exemple avec Pierrot et tout ça), je croyais naïvement que le poète ne parlait que de la nuit, alors que ce n'est qu'un symbole pour bien d'autres choses, comme toujours. Il faudrait leur dire, aux enfants, au moins une fois, que les mots veulent toujours dire autre chose. D'ailleurs on ne parle jamais de l'essentiel. On tourne toujours autour du pot. Mais je m'égare...

Il y a aussi ce titre d'un livre récemment paru : « ce que le jour doit à la nuit ». La nuit, ce n'est pas seulement cette obscurité fraîche et humide. C'est surtout l'obscurité intérieure, l'oubli, l'inconscient, l'abysse intime. Et surtout la perte de soi, la dissolution, la décomposition, la défragmentation. Le silence.

J'ai parfois l'impression que mon corps est une épuisette que je traîne au fond des nuits, raclant la boue glacée du monde, dans l'espoir de recueillir une ou deux pépites.

Il en est de l'homme comme de l'arbre. Puis il veut s'élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s'enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l'abîme, dans le mal !
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
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Le rocher et l'océan
Jeudi 19 février

Contrairement aux apparences, entre le fort et le faible, c'est toujours le faible qui gagne.

Chaque jour les vagues se fracassent contre les rochers. Et c'est le liquide qui aura finalement raison du solide. A l'usure.

Voilà de quoi méditer... bonnes vacances ! :D

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Le pardon et le mépris
Mercredi 18 février

Je viens de revoir Dogville, le film de Lars Von Trier, et mon impression initiale s'est confirmée : ce film est magistral. Un véritable chef-d'œuvre. L'un des meilleurs films que je connaisse. Je vous le recommande chaudement !

[Tom et Grace]

La grande qualité de ce film, selon moi, réside dans sa richesse, malgré l'extrême économie de moyens (ce qui confirme la loi selon laquelle la qualité d'un film est inversement proportionnelle à son budget) : les images sont belles ; la narration est équilibrée, pleine de suspense et de surprises, et le scénario comporte des inventions dignes des meilleures pièces de Molière ou de Shakespeare ; les personnages ont une profondeur psychologique qui font éclater la terrible vérité de l'être humain ; enfin l'ensemble est profondément touchant. Bref, tout y est : le Beau, le Vrai, le Bon...

La question morale est au centre du film. Un personnage (dont je ne peux vous révéler l'identité sans briser le suspense ! :)=) expose l'idée suivante : dans le pardon il y a de l'arrogance. Etre moins exigeant envers les autres qu'envers soi-même, c'est se considérer supérieur à eux. Pardonner à un homme en raison des « circonstances », de sa nature, etc., c'est au fond le mépriser, car c'est lui dénier sa responsabilité, donc sa dignité et son humanité... Il y a par exemple cette phrase, que j'ai retenue à la volée, au cœur d'un dialogue très riche :

On ne pourrait rien apprendre aux chiens si on leur pardonnait à chaque fois qu'ils obéissent à leur instinct.

Bref : le comportement des hommes est toujours compréhensible, mais pas toujours excusable.

Ces idées font penser à Hegel, qui considérait que la peine de mort était la seule manière de respecter les criminels : en les excusant (en raison de leur milieu, des influences, de leurs passions, etc.), on leur dénie leur responsabilité. En les punissant
on considère au contraire qu'ils sont, comme dirait Sartre, parfaitement et absolument responsables d'eux-mêmes...

Le film est aussi une réponse à Spinoza, car selon le même personnage, même si le mal est une faiblesse cela ne suffit pas pour en excuser les hommes : ils ont le devoir d'être forts, voilà tout.

Je crois que ce qui se joue ici est aussi une profonde opposition entre la gauche et la droite : la droite (américaine comme française) adopte le point de vue de la morale, et exige, à ce titre, une ferme condamnation des hommes. La gauche, au contraire, adopte une approche sociologique du délit, elle l'envisage comme un phénomène naturel quoique social, ce qui pousse à chercher un traitement technique du problème et conduit également à amoindrir les peines.

La solution à ce débat ne me semble guère évidente... Je me contenterai pour l'instant de le poser !

Mais surtout, surtout : allez voir ce film !

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Devenir enfant
Mardi 17 février

Ces derniers temps j'ai regardé les sketches de Gad Elmaleh. Ils ne sont pas mal du tout. lol

Le rire est éminemment philosophique, on le sait depuis Platon. Il est l'indice d'un truc. D'ailleurs l'humour n'est jamais bête. L'humour est toujours intelligent. En effet, il est originalité du regard et mouvement de la pensée.

Le génie de Gad Elmaleh, c'est en grande partie de savoir faire l'enfant, de porter un regard d'enfant sur les choses. Il utilise d'ailleurs parfois le personnage de l'enfant pour faire rire. Car l'enfant, à travers ses actes et ses paroles, exprime une naïveté et une profondeur qui vont droit au cœur des choses, en toute innocence. Alors on réagit par un éclat de rire, comme pour congédier l'abysse d'une secousse de légèreté.

On dit souvent, pour critiquer l'art contemporain, notamment l'art abstrait : « un enfant de cinq and pourrait en faire autant ». Mais c'est le plus bel hommage qu'on puisse rendre à l'artiste. Contre toute idée reçue, il faut se mettre dans la tête que l'enfant n'est pas au-dessous, mais au-dessus, de l'adulte. Il voit mieux et plus clairement que nous, car il porte un regard neuf sur les choses. De sorte que c'est un véritable travail, pour l'adulte, que de retrouver la fraîcheur de l'enfance. Le philosophe Gille Deleuze, pour désigner ce travail, ce devenir-enfant, parle d'involution : une évolution à reculons en quelque sorte, une manière de s'épurer, de se simplifier, de se rafraîchir, de se mettre à nu pour mieux rencontrer les choses...

Et l'intelligence de l'enfant est celle de l'humour : l'enfant incarne la mobilité de l'esprit et l'agilité de la pensée, car il n'est pas encore entré dans le carcan de l'habitude, ce profond sillon qui étouffe et écrase toute nouveauté.

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La curiosité est le sens de la vie
Lundi 16 février

Croyez bien que je ne suis pas responsable de ce que je pense et écris.

Sans blague, ça parle dans ce que j'appelle moi. :D

Si les taoïstes ont raison, si le bien et le mal sont liés et n'existent que l'un par rapport à l'autre dans des proportions semblables, alors nous sommes face à de grandes difficultés pratiques, car il est alors illusoire d'espérer améliorer quoi que ce soit.

On peut certes continuer la bataille (de prof, d'homme politique, de scientifique, de médecin) mais sans espérer vaincre un jour (l'ignorance, l'injustice, l'inconnu, la maladie). Il peut bien y avoir des victoires locales, et des plaisirs momentanés ; mais aucun véritable progrès, aucune élévation durable de notre niveau de bonheur n'est possible. :(

On ne peut donc pas se battre dans l'idée de gagner la bataille, mais uniquement par plaisir de se battre, de jouer au grand jeu. Par conséquent si on agit, ce n'est pas pour améliorer la situation ; ce ne peut être que par vitalité, par simple désir d'agir, d'exister.

Autrement dit : le but de la vie ne peut pas être le bonheur conçu comme le terme de notre action. En revanche il peut être le plaisir du spectacle, du divertissement, de l'histoire. Avec le déclin de la religion la vie perd son sens, et à l'au-delà se substitue l'idée hégélienne que l'humanité « va quelque part ».

(D'ailleurs le christianisme ne parvenait à résoudre la contradiction et à justifier l'action qu'au prix d'une invention conceptuelle qui est la négation même de l'idée taoïste selon laquelle bien et mal sont indissociables : le paradis.)

Il est temps d'admettre cette vérité fondamentale et un peu scandaleuse : Nous ne vivons pas pour le bonheur, nous vivons uniquement par curiosité.

Cette idée m'amuse. lol

Elle est un peu nietzschéenne : Nietzsche préconisait une sagesse tragique, c'est-à-dire la capacité de jouir de ce spectacle tragique qu'est le cours du monde.

Ah, quelle frustration pour tous ceux d'entre nous qui n'auront pas la chance d'assister à la fin du monde ! :E

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Nécessaire injustice
Dimanche 15 février

Je n'ai pas une très grande expérience de la vie, mais j'ai bossé dans des restaurants, comme serveur. Et dans ce monde, comme ailleurs, au plus on progresse dans la hiérarchie, au mieux on est payé et au moins on en fait. Au début on est bussboy (j'étais aux Etats-Unis) : on assiste un serveur en servant les boissons, et en faisant mille petites choses insignifiantes et ennuyeuses mais indispensables.

Puis on devient serveur. Là, on est responsable de ses tables, de la commande, etc. On en fait moins, on est mieux payé. Mais on a plus de « responsabilités » (ce fameux concept, qui m'a d'abord intrigué, et qui maintenant me fait rigoler, par lequel on justifie cet état de choses).

Puis on devient manager. Là, on ne fait quasiment plus rien. On briefe les serveurs, on accueille les clients, on surveille le tout. On passe son temps à papillonner, discutant de ci de là avec les clients. On n'intervient qu'en cas de problème. Et c'est là qu'on est le mieux payé.

Cela semble injuste – et peut-être l'est-ce vraiment. Mais ce que j'ai fini par comprendre, c'est pourquoi il doit en aller ainsi.

Le truc, c'est que pour être manager il faut être capable d'être serveur. Tout manager peut être serveur. Par conséquent, ce poste doit nécessairement être mieux payé, sinon personne ne le prendrait. De manière générale : les postes occupés par ceux qui pourraient occuper d'autres postes doivent nécessairement être mieux rémunérés que ces autres postes.

Ce n'est pas une nécessité morale, c'est une nécessité logique. Je ne veux surtout pas dire que ce système est juste. Au contraire, il me semble profondément injuste. Mais il est naturel. Ce n'est pas demain la veille que cet état de fait changera.

On ne prête qu'aux riches (et ceci vaut pour l'argent aussi bien que pour le reste), on leur donne même avec joie, et les types qui creusent tout le jour dans les entrailles du monde crèveront sans un sou.

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« Tout est égoïste »
Vendredi 13 février

S'il y a une question qui nous embrouille, c'est bien celle de l'égoïsme. ;;)

« Tout est égoïste, dit-on. Il n'y a pas d'acte désintéressé. Même dans l'acte le plus altruiste on cherche à se donner bonne conscience, etc. » Bon. Deux remarques préliminaires :

Mais le plus intéressant dans cette idée que « tout est intéressé » est qu'elle nous permet de comprendre qu'au sens psychique fondamental, « il n’y a ni actions égoïstes, ni actions altruistes : ces deux notions sont un contresens psychologique » (Nietzsche, Ecce Homo, III, 5). Et Nietzsche ajoute : ces deux notions sont des mythes, car le concept d'ego lui-même est un mythe et une fiction. Au fond toutes nos actions sont impersonnelles, car nos valeurs fondamentales et notre Moi lui-même ne sont pas toujours au service du Moi. Au mieux, on peut dire que certaines de nos actions on pour effet de nous profiter ou de nous nuire. Mais au niveau psychologique le concept d'égoïsme n'a tout simplement aucun sens. De sorte que la morale kantienne est construite sur une fiction, et que sa véritable nature apparaît au grand jour : ce que Kant (et la morale commune avec lui) valorise par le concept d'« acte désintéressé », c'est au fond l'effort, la souffrance, la violence que l'on se fait à soi-même.

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Le déterminisme
Jeudi 12 février

Le déterminisme est une hypothèse stupéfiante.

D'abord, parce qu'elle est vraie. Ou du moins nous devons la tenir pour vraie : tous les arguments sont pour elle, aucun n'est contre.

Ensuite, il faut bien comprendre ce qu'elle dit : que rien n'est possible, sauf une seule chose, un seul futur. Le concept de possibilité est une illusion. Le monde se dresse d'un bloc, passé, présent et futur, comme une pierre que le faisceau de l'instant parcourt du regard.

Concrètement : je crois pouvoir faire ceci ou cela, mais c'est faux, je ne « peux » faire qu'une seule chose. Et pourtant... Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes « libres ». C'est bien là l'aspect le plus stupéfiant. Comment la vie et l'action sont-elles possibles si le concept de possibilité n'est qu'une illusion ? C'est pourtant sur cette base que nous agissons chaque jour.

Qu'est-ce qui est possible ? Ce qui n'est pas impossible. Une possibilité est l'envers d'une contrainte. Je peux aller là – il n'y a pas de mur. Or le concept d'impossibilité, lui, est parfaitement légitime. Il y a bien de l'impossible. Le concept de possibilité n'est donc pas tout à fait faux : en réalité il désigne une incertitude. Est « possible » ce que nous ne savons pas être impossible. C'est-à-dire que le « possible » contient au moins la possibilité.

Mais il y a mieux encore : c'est qu'en vérité ce qui me semble possible est effectivement possible, mais uniquement pour moi. Il y a là un profond paradoxe, car il y a circularité. Mon cerveau étant impliqué dans le phénomène, il y a bien du possible pour lui. Car de son point de vue, il doit être effacé lui-même : une machine ne peut s'intégrer elle-même dans son propre calcul. Je ne peux pas être une donnée du problème que je me pose. Je ne peux pas être une variable indépendante car je suis une variable dépendante. Ce qui est une manière un peu précise de dire que l'œil ne fait pas partie du champ visuel.

Je suis bien libre, mais uniquement de mon point de vue. Uniquement au moment où je pense, car c'est cette pensée qui va déterminer mon action, donc le futur. Pour un autre, je ne suis pas libre. La liberté existe du point de vue d'un homme ou de toute machine agissante. En revanche la liberté n'existe pas du « point de vue de nulle part », qui est le point de vue habituel du langage scientifique. On pourrait parler, pour désigner cette liberté bien particulière, d'un indéterminisme subjectif. Il y a là un concept fonctionnel, pour machines pensantes, tout à fait rigoureux il me semble.

Pour le dire encore une fois, d'une manière peut-être encore plus claire : il est rationnel d'utiliser ce concept de liberté en tant qu'être humain. Il est rationnel de penser que ce que nous ne savons pas être impossible est possible. C'est de ce paradoxe que je voulais rendre compte : bien que le monde soit déterminé il est néanmoins rationnel de faire comme s'il ne l'était pas.

Il est donc à la fois vrai que tout est déterminé, et que je suis libre de déplacer ma main à gauche ou à droite. Le monde est déterminé mais je suis « libre » car je suis une partie du monde.

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Pensée d'un homme malade
Mercredi 11 février

Vous allez pas me croire.

Y a des jours où on aime tellement la vie qu'on se dit que même mourir sera un plaisir car c'est encore vivre... où on aime souffrir car c'est encore une sensation...

Je vous avais prévenus !

(Il y a de l'indicible. On ne peut que le montrer. Il y a une grande différence entre lire une phrase et la vivre.)

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La magie des héros
Mardi 10 février

Notre admiration pour les héros est un phénomène étonnant. ::)

On aime d'abord le héros comme on aime la vertu qu'il incarne : par égoïsme. En effet, rien ne m'est plus utile qu'un homme « bon ». Paradoxe : l'altruisme tire sa valeur de l'égoïsme !

Voilà pour l'admiration. Mais il est plus difficile d'expliquer pourquoi on veut ressembler au héros. En effet, si on y réfléchit deux minutes, il n'est peut-être pas si agréable d'être le héros du dernier film américain : on risque de crever à chaque minute. A voir, ça va, mais à être, c'est une toute autre affaire. )o

Première explication : peut-être veut-on être un héros pour faire l'objet de l'admiration, précédemment évoquée, qu'il suscite. On sait bien que la vertu procède de l'amour des éloges (Hobbes, Léviathan, I, 11).

Mais il y a une autre raison : le mousquetaire prêt à risquer sa vie pour l'honneur nous stupéfie aussi par sa capacité à mettre ses valeurs tellement au-dessus de sa vie. Il y a là une sorte de magie, de supériorité miraculeuse. Il semble mépriser la mort. Quelle chance ! Quelle force ! waw Et c'est peut-être aussi pour cela que nous désirons lui ressembler.

Nous sommes épatés par le héros, car il a un « air de miracle », comme disait Nietzsche. Il semble défier les lois naturelles, en particulier la loi de l'égoïsme universel.

C'est encore cette admiration que Kant appelle le pur respect de la loi morale, c'est-à-dire le respect ressenti pour celui qui réprime ses penchants égoïstes au nom du seul devoir.

Enfin on trouve encore cette idée chez Jésus, qui rejette la loi du talion en expliquant que la bonté consiste à faire davantage que ce qui est seulement « normal » :

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis. […] Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’agissent-ils pas de même ?
Evangile selon Matthieu, 5:43 à 5:47

D'ailleurs le cinéaste Lars Von Trier verra dans cette manière de se placer au-dessus des lois une forme d'arrogance. En particulier, être plus exigeant envers soi-même qu'envers autrui, n'est-ce pas se considérer supérieur à lui ? Mais c'est une autre histoire... Si cela vous intéresse, regardez le film Dogville !

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Le chômage, une anomalie
Lundi 9 février

Le chômage est une anomalie : un chômeur, c'est un type qui veut travailler : pour gagner de l'argent, pour acheter des biens de consommation. Or dès l'instant où quelqu'un veut travailler, un emploi est automatiquement créé, car la demande (de biens de consommation) crée automatiquement une offre de travail, c'est-à-dire un emploi.

Pour le voir encore plus clairement, imaginons une économie sans division du travail. Alors toute demande de biens crée automatiquement un emploi : si je veux une chose je me la fabrique moi-même.

Le chômage est donc une pure anomalie, un paradoxe, une absurdité. Il reste à savoir d'où vient le bug. ;;)

A l'évidence, le problème est que la demande potentielle (de marchandises) ne débouche pas sur une demande réelle (de travailleurs pour produire ces marchandises). Le chômage vient donc certainement de l'excessive pauvreté des pauvres. (NB : aux Etats-Unis, pour maintenir la consommation malgré cette pauvreté les travailleurs ont eu massivement recours à l'endettement, ce qui a d'ailleurs été à l'origine de la crise actuelle.)

La solution au problème du chômage est donc la redistribution. Car la redistribution augmente la propension moyenne à consommer de la population, comme l'a vu Keynes il y a bien longtemps déjà. Pour le comprendre simplement : 100 € pris à un riche et donnés à un pauvre seront presque entièrement dépensés au lieu d'être presque entièrement épargnés (car au plus on est riche au plus on épargne une fraction importante de son revenu).

Pour supprimer le chômage il faut donc redistribuer, c'est-à-dire :

La seule question est de savoir comment parvenir à ce but dans les meilleures conditions (sans restreindre la liberté individuelle, sans induire d'effets pervers, sans introduire d'injustices, en tenant compte des contraintes liées à la concurrence internationale, etc.).

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Dans le doute, amuse-toi
Dimanche 8 février

De plus en plus, nos actes sont guidés par le discours du biopouvoir. Par exemple, les discours des nutritionnistes sur ce qui est bon et ce qui ne l'est pas déterminent de plus en plus notre alimentation. Or agir en suivant ces prescriptions est non seulement laid et ennuyeux, mais douteux, car les questions sont loin d'être tranchées. Chaque nouvelle étude tend à contredire la précédente. La salade est cancérigène ; mais ne pas manger de salade est encore plus cancérigène. La science n'a pas encore fait le tour de l'homme, et il est probable qu'en vérité l'alimentation idéale dépend de la complexion de chacun, et que finalement notre goût, notre instinct, soit le meilleur guide. Et quand bien même il ne le serait pas, ne vaut-il pas mieux une vie courte passée à faire ce qu'on aime plutôt qu'une longue vie guidée par les prescriptions et les ordonnances des médecins et des scientifiques ?

Voici donc une philosophie merveilleusement simple : dans le doute, quand il faut choisir entre deux actes aux conséquences lointaines et incertaines, autant opter pour la solution la plus agréable dans l'immédiat.

Finalement cette philosophie est en quelque sorte l'inverse du pari de Pascal. A l'époque où l'éternité paraissait avoir quelque crédibilité, Pascal pouvait utiliser les statistiques pour recommander de sacrifier la vie terrestre dans l'espoir d'un au-delà. Aujourd'hui, avec la terre et la chair pour seuls horizons, les mêmes statistiques nous conduisent au résultat inverse, et au principe de précaution on peut opposer le principe de plaisir.

Mais ceci ne vaut que pour l'action qui n'engage que nous. Quand notre action risque d'avoir des conséquences pour l'environnement et les générations futures, alors la prudence reste de mise.

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Critique de la sublimation
Samedi 7 février

L'autre soir, au bar, un ami artiste remarquait ce paradoxe : la création artistique est un travail épuisant, et pourtant elle nous donne plus d'énergie qu'elle n'en consomme. Créer donne la pêche.

Ça m'a fait penser à ce que dit Henry Miller sur la sexualité : au plus on aime, au plus on désire.

Ces idées sont contre-intuitives. On s'attendrait plutôt à l'effet inverse. Comment peut-on recevoir alors que l'on donne ?

Cela contredit aussi les idées freudiennes sur la sublimation, qui supposent que nous aurions en quelque sorte une quantité d'énergie donnée que nous pourrions dépenser d'une manière ou d'une autre. Cette théorie de la sublimation est d'ailleurs radicalement remise en cause par certains philosophes. Simone Weil, par exemple, considère que c'est exactement le contraire de la sublimation qui se produit : ce n'est pas un désir sexuel qui est transformé en désirs spirituels, mais au contraire les désirs spirituels de l'homme qui sont incarnés dans la création artistique et le désir sexuel :

Aux yeux de Platon, l'amour charnel est une image dégradée du véritable amour. L'amour humain chaste (fidélité conjugale) en est une image moins dégradée. L'idée de sublimation ne pouvait surgir que dans la stupidité contemporaine.
Simone Weil, La Pesanteur et la grâce

Bref, baiser faire l'amour est une manière de chercher Dieu, ou la Vérité, ou le Bien... On retrouve la vieille hypothèse idéaliste de Platon, belle mais folle. Je dis folle, mais cette manière de voir comporte une part de vérité. L'homme est corps et esprit, et il n'est pas facile de savoir si c'est le corps qui détermine l'esprit ou l'inverse.

Pour ma part, il m'est arrivé de rêver que je faisais la révolution, ou que je cherchais la Vérité ; et en même temps, dans mon sommeil, j'étais en train de sauter sur la femme qui se trouvait à mes côtés : mon désir sexuel était totalement transfiguré, sublimé dans le rêve ! Etait-ce mon désir de Vérité ou de Victoire qui s'incarnait, ou un désir purement charnel (et en tant que tel, absolument dénué de sens) qui prenait une forme spirituelle ?

Tout ce que l'on peut dire, c'est que le corps et l'esprit de l'homme avancent d'une seule pièce ; de sorte que toute activité comporte toujours deux dimensions, l'une corporelle et l'autre spirituelle. On retrouve ici le parallélisme de Spinoza : ce n'est ni le corps qui détermine l'esprit, ni l'esprit qui détermine le corps (affirmer l'un ou l'autre serait faire une erreur catégorielle), mais une même réalité qui se manifeste simultanément sur le plan physique et sur le plan mental.

Ou pour le dire avec la simplicité de Miller :

Body and soul cannot be separated, especially in the sex act.
Henry Miller, Sexus

Cette manière de voir les choses nous aide à comprendre que le désir puisse se stimuler lui-même et « accroître notre puissance », pour le dire dans les mots de Spinoza. C'est une conception étroitement matérialiste, ou à court terme, qui nous induit en erreur : car même dans le sport l'effort produit, à long terme, un surcroît de force et d'énergie. Il y a là une magie de la vie et de l'existence, que l'on retrouve aussi bien au plan corporel qu'au plan existentiel. C'est peut-être aussi la condamnation chrétienne des désirs qui nous empêche de voir à quel point ils nous sont favorables. Sans parler de cette vieille idée selon laquelle l'homme chercherait le bonheur, entendu comme repos, et non l'activité, le désir, l'augmentation de puissance.

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Musique en flocons
Lundi 2 février

Ce matin, il neigeait.

Par la fenêtre, tout était froid et blanc. Il y avait les toits, les cheminées, les bouts de murs. De tout petits flocons tourbillonnaient dans l'air. C'était un temps à ne rien faire. Alors je n'ai rien fait, et je suis resté là à regarder par la fenêtre. Et j'écoutais Erik Satie. Je me suis rendu compte que sa musique allait parfaitement avec ce temps : chaque note tombe doucement, comme un flocon de neige.

A quelques mètres, sur une branche, il y avait une sorte de corbeau, je veux dire un oiseau à peu près noir. Comme moi, il attendait et il regardait la neige tomber. Que faire d'autre par ce temps ? On attend et on regarde. Les animaux attendent. Les végétaux aussi : cet arbre décharné sur lequel l'oiseau est posé, qui tend ses bras nus vers le ciel, qui ressemble à un saule mais n'en est pas un, lui aussi semble attendre que ça passe : tout sec, dans le froid, il a cessé de vivre, momentanément. Il hiberne.

Bref, tous les êtres vivants (l'arbre, l'oiseau et moi) étaient là, à attendre que ça passe, que le monde minéral ait fini de s'agiter.

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