Cours de philosophie

Programme de terminale

Michel de Montaigne (1533-1592)

Table des matières


Montaigne, sculpture devant la Sorbonne à Paris
Montaigne devant la Sorbonne, à Paris


Résumé

Philosophie

Montaigne, philosophe du XVIe siècle, est un précurseur de la modernité philosophique (qui advient au XVIIe siècle avec Descartes). Précédant l’avènement de la rationalité cartésienne, sa philosophie est marquée par le doute et le scepticisme. C’est à ce scepticisme que répond la tentative cartésienne de « fonder » notre connaissance sur un axiome indubitable, le cogito. Comme chez Pascal et Kant, ce scepticisme permet de laisser une place à la religion.

La philosophie de Montaigne est par ailleurs profondément humaniste, ce qui se manifeste notamment dans sa conception de l’éducation. Contemporain des grandes découvertes, Montaigne est aussi le fondateur du relativisme culturel, dont les héritiers seront Rousseau et Lévi-Strauss.

Dans ce qui suit, toutes les citations sont extraites des Essais : le chiffre romain indique le livre, le nombre en chiffres arabes indique le chapitre.

Le scepticisme

Tout coule

Le relativisme. Les lecteurs subtils distinguent ce relativisme du scepticisme : Montaigne ne croit pas en rien (il n’est donc pas sceptique) mais il change constamment d’avis. Le relativisme de Montaigne exprime donc l’idée fondamentale que tout change. Le monde est en perpétuel devenir, rien n’est fixe. C’est pour ces raisons que Montaigne ne parle que de lui-même :

Les autres forment l’homme, je le recite : et en represente un particulier, bien mal formé : et lequel si j’avoy à façonner de nouveau, je ferois vrayement bien autre qu’il n’est : mes-huy c’est fait. Or les traits de ma peinture, ne se fourvoyent point, quoy qu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire perenne : Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Ægypte : et du branle public, et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object : il va trouble et chancelant, d’une yvresse naturelle. Je le prens en ce poinct, comme il est, en l’instant que je m’amuse à luy. Je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage : non un passage d’aage en autre, ou comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourray tantost changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention : C’est un contrerolle de divers et muables accidens, et d’imaginations irresoluës, et quand il y eschet, contraires : soit que je sois autre moy-mesme, soit que je saisisse les subjects, par autres circonstances, et considerations. Tant y a que je me contredis bien à l’advanture, mais la verité, comme disoit Demades, je ne la contredy point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois : elle est tousjours en apprentissage, et en espreuve. (III, 2)

Rien n’est identique

Comme le feront aussi Pascal et Nietzsche après lui, Montaigne souligne la différence extrême qui sépare les choses, et qui constitue un obstacle à la connaissance.

Je n’ai point cette erreur commune, de juger d’un autre selon que je suis. J’en croy aysément des choses diverses à moy. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie : et au rebours du commun, reçoy plus facilement la différence, que la ressemblance en nous. (I, 37)
 
Il n’est aucune qualité si universelle, en cette image des choses, que la diversité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous servons de celuy des oeufs. Toutesfois il s’est trouvé des hommes, et notamment un en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les oeufs, si qu’il n’en prenoit jamais l’un pour l’autre. Et y ayant plusieurs poules, sçavoit juger de laquelle estoit l’oeuf. La dissimilitude s’ingere d’elle-mesme en nos ouvrages, nul art peut arriver à la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir et blanchir l’envers de ses cartes, qu’aucuns joueurs ne les distinguent, à les voir seulement couler par les mains d’un autre. La ressemblance ne faict pas tant, un, comme la difference faict, autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable. (III, 13)

Le bien plutôt que le vrai

Constatant le hiatus entre le vrai et l’utile, Montaigne semble opter – comme Nietzsche plus tard – pour l'utile. « Plutôt heureux que sage ! »

Il [Platon] dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les unes sectes avoir plus suivy la verité, les autres l’utilité, par où celles cy ont gaigné credit. C’est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s’y presente pas pour le plus utile à nostre vie. (II, 12)
 
Et je suis ainsi faict : que j’ayme autant estre heureux que sage : et devoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu’à l’entremise de mon operation. (III, 10)

Le relativisme culturel

Ce relativisme débouche sur une critique de l’ethnocentrisme. Grâce aux grandes découvertes, Montaigne prend conscience de l’existence d’autres civilisations. Emerveillé par les peuples sauvages, il en conclut que la culture corrompt l’homme en l’éloignant de la « loi naturelle ». Il ne s’agit donc pas d’un relativisme éthique : il y a bien un « droit chemin », c’est celui qui est le plus naturel. La nature prend le statut de norme.

Je ne suis pas marry que nous remerquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu’à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu’il est trespassé. [...]
Nous les pouvons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. (I, 31)
 
Nature est un doux guide : Mais non pas plus doux, que prudent et juste. […] Je queste par tout sa piste : nous l’avons confondüe de traces artificielles. Et ce souverain bien Academique, et Peripatetique, qui est vivre selon icelle : devient à ceste cause difficile à borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est, consentir à nature. (III, 13)

Empiriste et hédoniste, Montaigne se plaît à critiquer les idées philosophiques classiques.

Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee, c’est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce mot, qui leur est si fort à contrecoeur : Et s’il signifie quelque supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à l’assistance de la vertu, qu’à nulle autre assistance. Cette volupté pour estre plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus serieusement voluptueuse. (I, 20)
 
[La vertu] est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu’elle nous laisse : et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature : et jusques à la satieté, sinon jusques à la lasseté ; maternellement : si d’adventure nous ne voulons dire, que le regime, qui arreste le beuveur avant l’yvresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade, soit ennemy de noz plaisirs. (I, 26)
 
La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse, de s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent : comme elle faict favorablement et industrieusement, d’employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment. (I, 30)

L’éducation

Dans un esprit humaniste proche de celui de son contemporain Rabelais, Montaigne parle également d’éducation : le maître devrait accompagner l’élève plutôt que lui imposer son savoir. « Mieux vaut une tête bien faite que bien pleine. » Et il devrait lui faire appliquer sans cesse ce savoir dans la vie quotidienne.

A un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte, est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d’autruy) ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d’en reussir habil’homme, qu’homme sçavant, je voudrois aussi qu’on fust soigneux de luy choisir un conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine : et qu’on y requist tous les deux, mais plus les moeurs et l’entendement que la science : et qu’il se conduisist en sa charge d’une nouvelle maniere.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir ; et nostre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrois qu’il corrigeast cette partie ; et que de belle arrivee, selon la portee de l’ame, qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d’elle mesme. Quelquefois luy ouvrent le chemin, quelquefois le luy laissent ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente, et parle seul : je veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. […] Il est bon qu’il le face trotter devant luy, pour juger de son train : et juger jusques à quel point il se doibt ravaller, pour s’accommoder à sa force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la sçavoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est une des plus ardues besongnes que je sache : Et est l’effect d’une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures pueriles, et les guider. Je marche plus ferme et plus seur, à mont qu’à val.
Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien, prenant l’instruction à son progrez, des pædagogismes de Platon. C’est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avallee : l’estomach n’a pas faict son operation, s’il n’a faict changer la façon et la forme, à ce qu’on luy avoit donné à cuire. [...]
Qu’il sache, qu’il sçait, au moins. Il faut qu’il imboive leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs preceptes : Et qu’il oublie hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dit apres. Ce n’est non plus selon Platon, que selon moy : puis que luy et moy l’entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thin, ny marjolaine : Ainsi les pieces empruntees d’autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son jugement, son institution, son travail et estude ne vise qu’à le former. […]
Le guain de nostre estude, c’est en estre devenu meilleur et plus sage.
C’est (disoit Epicharmus) l’entendement qui voyt et qui oyt : c’est l’entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron ? On nous les placque en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par coeur n’est pas sçavoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa memoire. Ce qu’on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Fascheuse suffisance, qu’une suffisance pure livresque ! Je m’attens qu’elle serve d’ornement, non de fondement : suivant l’advis de Platon, qui dit, la fermeté, la foy, la sincerité, estre la vraye philosophie : les autres sciences, et qui visent ailleurs, n’estre que fard. [...]
A cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers : non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse de calessons de la Signora Livia, ou comme d’autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large, que celuy de quelque pareille medaille. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons : et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy, je voudrois qu’on commençast à le promener dés sa tendre enfance : et premierement, pour faire d’une pierre deux coups, par les nations voisines, où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel si vous ne la formez de bon’heure, la langue ne se peut plier. [...]
Il sondera la portee d’un chacun : un bouvier, un masson, un passant, il faut tout mettre en besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise : car tout sert en mesnage : la sottise mesmes, et foiblesse d’autruy luy sera instruction. A contreroller les graces et façons d’un chacun, il s’engendrera envie des bonnes, et mespris des mauvaises.
Qu’on luy mette en fantasie une honneste curiosité de s’enquerir de toutes choses : tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra : un bastiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une battaille ancienne, le passage de Cæsar ou de Charlemaigne. [...]
On a grand tort de peindre [la philosophie] inaccessible aux enfans, et d’un visage renfroigné, sourcilleux et terrible : qui me l’a masquee de ce faux visage pasle et hideux ? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps : Une mine triste et transie, montre que ce n’est pas là son giste. [...]
Au nostre, un cabinet, un jardin, la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes : toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege, de se mesler par tout. [...]
Le vray miroir de nos discours, est le cours de nos vies. (I, 26)

L’amitié

Montaigne évoque l’amitié exceptionnelle qu’il a connue avec La Boétie :

Quant au mariage, outre ce que c’est un marché qui n’a que l’entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir : et marché, qui ordinairement se fait à autres fins : il y survient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’une vive affection : là où en l’amitié, il n’y a affaire ny commerce que d’elle mesme. [...]
 
En l’amitié dequoy je parle, [les âmes] se meslent et confondent l’une en l’autre, d’un meslange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l’aymoys, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant : Par ce que c’estoit luy, par ce que c’estoit moy. (I, 28)

La mort

Montaigne parle aussi de la mort, rejoignant la thèse classique (venue de Platon) selon laquelle philosopher c’est apprendre à mourir. Pascal, critiquant Montaigne, dira qu’il « ne pense qu’à mourir lâchement par tout son livre ». Ce n’est pourtant pas tout à fait exact :
Si [la mort] estoit ennemy qui se peust eviter, je conseillerois d’emprunter les armes de la coüardise : mais puis qu’il ne se peut ; puis qu’il vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu’honeste homme, […] et que nulle trampe de cuirasse vous couvre, […] aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre : Et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l’estrangeté, pratiquons le, accoustumons le, n’ayons rien si souvent en la teste que la mort : à tous instans representons la à nostre imagination et en tous visages. Au broncher d’un cheval, à la cheute d’une tuille, à la moindre piqueure d’espeingle, remachons soudain, Et bien quand ce seroit la mort mesme ? et là dessus, roidissons nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la joye, ayons tousjours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l’Anatomie seche d’un homme, pour servir d’avertissement aux conviez. […]
 
Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Il n’y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la privation de la vie n’est pas mal. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contraincte. (I, 20)

L’humilité

Enfin, l’ensemble de la philosophie de Montaigne est une invitation à l’humilité. Son relativisme même exprime cette humilité : nous ne connaissons rien. Il reprend le message de Socrate : commençons par prendre conscience de notre ignorance. Il adopte une morale du juste milieu qui rappelle celle d’Aristote.
Et l’opinion qui desdaigne notre vie, elle est ridicule : Car en fin c’est nostre estre, c’est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble et plus riche, peuvent accuser le nostre : mais c’est contre nature, que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir ; c’est une maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C’est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes. Le fruict d’un tel desir ne nous touche pas, d’autant qu’il se contredit et s’empesche en soy : celuy qui desire d’estre faict d’un homme ange, il ne faict rien pour luy : Il n’en vaudroit de rien mieux, car n’estant plus, qui se resjouyra et ressentira de cet amendement pour luy ? (II, 3)
 
Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l’extremité sert de borne, d’arrest et de guide, que par la voye du milieu large et ouverte, et selon l’art, que selon nature ; mais bien moins noblement aussi, et moins recommendablement. La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et deuëment. Ny science si arduë que de bien sçavoir vivre cette vie. Et de nos maladies la plus sauvage, c’est mespriser nostre estre. (III, 13)

Montaigne termine ses Essais par ces mots :
C’est une absoluë perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loyallement de son estre : Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nostres : et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y faict. Si avons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos jambes. Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul.
Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’estre traictee plus tendrement, Recommandons lá à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse : mais gaye et sociale. (III, 13)

Conclusion

Par sa morale du juste milieu, Montaigne s’inscrit dans une longue tradition : celle du Bouddha (la voie moyenne), celle du temple de Delphes (« rien de trop »), celle de Socrate (« tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien »), celle d’Aristote (toute vertu est un juste milieu). Au siècle suivant, Pascal adoptera une vision de l’homme très proche de celle de Montaigne, soulignant le fait que l’homme est à la fois misérable et grand : ni ange, ni bête. Pascal partage d’ailleurs le scepticisme de Montaigne, et souligne comme lui les limites de la raison.

Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels le premier trouvant vaine et ridicule l’humaine condition, ne sortoit en public, qu’avec un visage moqueur et riant : Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes. […] J’aime mieux la premiere humeur, non par ce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer : mais par ce qu’elle est plus desdaigneuse, et qu’elle nous condamne plus que l’autre : et il me semble, que nous ne pouvons jamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu’on plaint : les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise : nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d’inanité : nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. (I, 50)

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