Cours de philosophie

Programme de terminale

Friedrich Nietzsche (1844-1900)

Nietzsche par Munch

Table des matières

Résumé

La vie, c’est-à-dire la volonté de puissance, est la source de toute évaluation. Par conséquent la valeur de chaque chose est déterminée par son rapport à la puissance. Est bon ce qui est puissant, ce qui accroît ma puissance. L’art (le beau), la connaissance (le vrai) et même la morale et la religion (le bien) peuvent être évalués à partir de ce critère. Est bonne l’œuvre d’art qui exprime et stimule la vie. Une idée est bonne non pas si elle est vraie, mais si elle est utile et agréable. Une morale ou une religion est bonne si elle favorise le développement de la vie. Par exemple, le christianisme (ainsi que le bouddhisme, le socialisme, l’anarchisme, l’eudémonisme, etc.) est mauvais car il nie la vie : c’est une forme de nihilisme, ce que Freud appellera la « pulsion de mort ». Toute morale (au sens classique), en réalité, nuit à la vie. C’est pourquoi Nietzsche se place « par-delà bien et mal » et adopte une sagesse tragique qui consiste en un « grand oui » à la vie. Il s’agit de tout accepter, absurdité et souffrance comprises, et même de prendre plaisir à ce spectacle tragique qu’est le monde. Tel est l’idéal du « surhomme » : un homme par-delà bien et mal. Tel est le sens de l’éternel retour : un critère permettant de savoir qui est un surhomme. Celui qui peut supporter cette pensée et même l’aimer a le tempérament dionysiaque requis.

Introduction

Nietzsche est un philosophe allemand, né à Rocken, près de Leipzig, en 1844. Elève brillant, il part en voyage dans le sud de l’Europe (Suisse, Italie, France) après quelques années d’enseignement. Il mène une vie solitaire. En 1889, dans une rue de Turin, il saute soudain au cou d’un cheval : il est devenu fou et finira sa vie dans la folie. On pense aujourd’hui qu’il avait une tumeur au cerveau. Il meurt en 1900.

Ce qui est peut-être le plus fondamental, dans la philosophie de Nietzsche, c’est la découverte simultanée de l’inconscient et de la nécessité de l’interprétation. L’écrasante majorité des phénomènes, selon Nietzsche, sont inconscients. Pire, tout ce qui parvient à la conscience n’est que mensonge : la conscience appauvrit, falsifie, déforme, corrompt les phénomènes. Par conséquent, il faut s’attendre à ce que toutes nos idées spontanées (sur nous-mêmes, sur notre identité, notre volonté, sur les choses, sur le monde, etc.) soient de grossières erreurs d’interprétation. Pour parvenir à la vérité il faut s’armer de méfiance et surtout ne pas s’en tenir aux premières évidences mais interpréter les phénomènes pour découvrir leur sens caché, inconscient.

Le problème des valeurs et de l’évaluation

La vie est la source de toutes les valeurs

Pour Nietzsche, les valeurs ne viennent ni d’un « ciel des Idées » comme le prétend Platon, ni d’un Dieu comme l’affirme la religion, ce « platonisme pour le peuple ». Car ni les arrières-mondes des métaphysiciens, ni les dieux des religions n’existent. « Dieu est mort », écrit Nietzsche, et il récuse aussi tout « être éternel » planant au-dessus du monde changeant des apparences.

Par conséquent l’homme ne peut se référer à aucune transcendance, il est seul, et il doit créer lui-même ses valeurs. La source des valeurs n’est donc pas transcendante mais immanente : c’est la vie elle-même qui crée les valeurs dont elle a besoin.

Et puisque la vie est la source de toute valeur, elle ne peut pas être elle-même évaluée , de même que le mètre-étalon ne peut pas être lui-même mesuré, car il est ce avec quoi on mesure :

Je veux dire leur fait à ceux qui méprisent le corps. Leur mépris est la substance de leur respect. Qu’est-ce donc qui a créé estime et mépris, valeur et vouloir ? […]
Jusque dans votre folie et dans votre mépris, contempteurs du corps, vous servez votre Soi. Je vous le dis, c’est votre Soi qui veut mourir et se détourne de la vie.
Ainsi parlait Zarathoustra, Des contempteurs du corps

On pourra donc évaluer toute chose – art, science, religion, morale – à partir de la vie. Est bon ce qui favorise la vie, est mauvais ce qui nuit à la vie.

L’interprétation de la vie : santé et maladie

Ce qui est paradoxal, c’est que tout vient de la vie. Il faut donc penser que la vie peut parfois s’égarer, et se nuire à elle-même. Et en effet, Nietzsche découvre l’existence d’une pulsion de mort (même s’il n’emploie pas ce terme, introduit par Freud) : une tendance paradoxale par laquelle la vie s’autodétruit. A côté de la vie ascendante, pleine de force, de vitalité, de vigueur et d’optimisme, il y a une vie déclinante, dégénérescente, faible, malade. Il y a des hommes en qui un instinct morbide l’a emporté, et qui les tue à petit feu. On trouve cette pulsion de mort dans l’homme dépressif et chez celui qui se suicide. Mais on la trouve aussi dans certaines formes culturelles historiques. Par exemple, le christianisme est une force, créée par certains hommes (Platon, Jésus), qui s’oppose à la vie et qui la détruit en interdisant le plaisir, en condamnant l’égoïsme et la volonté et en stimulant la mauvaise conscience, ce venin moral qui nous pousse à retourner notre cruauté contre nous-mêmes. Cette pulsion de mort, si paradoxale, est possible car l’homme préfère encore vouloir le néant plutôt que ne rien vouloir . Cette volonté de néant est ce que Nietzsche appelle le nihilisme. Pour lui, toutes les tendances contemporaines sont des formes de nihilisme : le christianisme, le socialisme, l’anarchisme, et même l’hédonisme et l’eudémonisme sont des formes de nihilisme. Comment est-ce possible ? Comment Nietzsche peut-il récuser le plaisir et le bonheur alors qu’il a fait de la vie la valeur fondamentale ?

Quel est le sens de la vie ?

C’est que contrairement à une opinion répandue, la vie ne tend pas au bonheur selon Nietzsche. Le désir de bonheur n’est pas l’instinct cardinal. Comment expliquer, à partir du désir de bonheur, les sacrifices, par exemple d’une mère pour ses enfants, ou plus généralement toutes les tendances qui nous mènent à notre propre souffrance ?

Comment se fait-il que les articles de foi fondamentaux, en psychologie, sont tous la pire déformation et le plus odieux faux monnayage ? « L’homme aspire au bonheur », par exemple – qu’est-ce qui est vrai là-dedans ? Pour comprendre ce que c’est que la vie, quelle sorte d’aspiration et de tension exige la vie, la formule doit s’appliquer aussi bien à l’arbre et à la plante qu’à l’animal. « A quoi aspire la plante ? » – Mais là nous avons déjà imaginé une fausse unité qui n’existe pas. Le fait d’une croissance multiple, avec des initiatives propres et demi-propres, disparaît et est nié si nous supposons d’abord une unité grossière, « la plante ». Ce qui est visible avant tout, c’est que ces derniers « individus », infiniment petits, ne sont pas intelligibles dans le sens d’un « individu » métaphysique et d’un « atome », et que leur sphère de puissance se déplace sans cesse ; mais chacun de ces individus, s’il se transforme de la sorte, aspire-t-il au bonheur ? – Cependant toute tendance à s’étendre, toute incorporation, toute croissance, est une lutte contre quelque chose qui est accompagnée de sensations de déplaisir : ce qui est ici le motif agissant veut certainement autre chose en voulant le déplaisir et en le recherchant sans cesse. – Pourquoi les arbres d’une forêt vierge luttent-ils entre eux ? Pour le « bonheur » ? – Pour la puissance !… L’homme devenu maître des forces de la nature, l’homme devenu maître de sa propre sauvagerie et de ses instincts déchaînés (les désirs ont appris à obéir, à être utiles) – l’homme comparé à un pré-homme représente une énorme quantité de puissance – et non pas une augmentation de « bonheur ». Comment peut-on prétendre qu’il a aspiré au bonheur ?…
La Volonté de puissance, § 305

Une autre interprétation classique est de dire que la vie vise à la conservation de son être (Spinoza, Darwin). Nietzsche rejette cette interprétation : la recherche de la conservation n’est qu’un cas particulier, une exception, le fait d’un être en situation de détresse. Seul celui qui est sur le point de mourir ne cherche plus qu’à survivre. La plupart du temps l’être vivant a tout autre chose en vue :

Vouloir se conserver soi-même est l’expression d’une situation de détresse, d’une restriction de la véritable pulsion fondamentale de la vie, qui tend à l’expansion de puissance et assez souvent, dans cette volonté, elle remet en cause et sacrifie la conservation de soi. Que l’on considère comme symptomatique que certains philosophes, comme par exemple le phtisique Spinoza, aient vu, aient dû voir précisément dans la soi-disant pulsion de conservation de soi l’élément décisif : – c’étaient justement des hommes en situation de détresse. (…) La lutte pour la vie n’est qu’une exception, une restriction momentanée de la volonté de vivre ; la grande et la petite lutte tournent partout autour de la prépondérance, de la croissance, du développement et de la puissance, conformément à la volonté de puissance qui est précisément volonté de vie.
Le Gai savoir, § 349
Un être vivant veut avant tout déployer sa force. La vie même est volonté de puissance, et l’instinct de conservation n’en est qu’une conséquence indirecte et des plus fréquentes. – Bref, ici comme partout, gardons-nous des principes téléologiques superflus, tels que l’instinct de conservation (nous le devons à l’inconséquence de Spinoza).
Par-delà bien et mal, § 13

En vérité, la vie ne recherche ni la conservation ni le bonheur, mais la puissance, et même l’accroissement de cette puissance. Toute vie est volonté de puissance. Chaque être vivant, chaque organe, chaque portion de matière vivante vise constamment à exploiter, digérer, dépouiller, s’approprier ce qui l’entoure, ranger la matière environnante sous ses propres rapports, sous ses propres lois. Cela vaut pour toute vie, de la cellule à la société humaine la mieux civilisée en passant par les plantes de la forêt amazonienne en lutte pour la lumière.

[V]ivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, dominer ce qui est étranger et plus faible, l’opprimer, lui imposer durement sa propre forme, l’englober et au moins, au mieux, l’exploiter (…). Tout corps (…) devra être une volonté de puissance, il voudra croître, s’étendre, accaparer, dominer, non pas par moralité ou immoralité, mais parce qu’il vit et que la vie est volonté de puissance.
Par-delà bien et mal, § 259

L’être vivant en bonne santé est donc celui qui cherche à accroître sa puissance. L’être qui s’affaiblit volontairement et réprime sa propre force est l’exemple type de la vie déclinante. Nietzsche analysera donc toute chose à partir de la vie, de sa conception de la vie, c’est-à-dire à partir du critère de la puissance : est bonne toute chose qui est signe de santé, c’est-à-dire qui exprime un accroissement de puissance. C’est dire combien l’éthique de Nietzsche est proche de celle de Spinoza. Tous deux renoncent au « ciel » transcendant (arrières-mondes philosophiques ou religieux) et fondent les valeurs dans le sol immanent de l’être, ce qui les amène à faire de l’être, entendu comme puissance, le seul fondement possible de toute valeur.

L’évaluation du Beau, du Vrai, du Bien

L’évaluation de l’art

Le critère permettant d’évaluer les œuvres d’art sera donc la vie. La belle œuvre d’art est celle qui exprime la vie et la favorise, c’est-à-dire celle qui exprime la vitalité de son créateur, mais aussi celle qui stimule la volonté des spectateurs. Elle leur procure du plaisir, elle est une « promesse de bonheur » (selon la formule de Stendhal), elle stimule leur réflexion, leur créativité. Pour Nietzsche, l’art s’adresse aux artistes, à des spectateurs qui sont eux-mêmes créateurs, et non à un public passif. Shakespeare, Goethe, Stendhal expriment ce grand art, qui s’oppose à celui de Flaubert ou de Schopenhauer.

Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme remèdes et secours de la vie ascendante et de la vie déclinante : ils supposent toujours souffrances et souffrants. Or il y a deux sortes de souffrants, d’une part, ceux qui souffrent de la surabondance de la vie, qui veulent un art dionysiaque et même une vision et une vue tragiques sur la vie, – et, ensuite, ceux qui souffrent d’appauvrissement de la vie, ceux qui réclament de l’art et de la philosophie la paix, le calme, la mer étale, ou bien au contraire l’ivresse, les convulsions, l’engourdissement, la vengeance sur la vie même – la plus voluptueuse espèce d’ivresse pour de tels appauvris !… Ce qui correspond au double besoin de ceux-ci, c’est aussi bien Wagner que Schopenhauer – ils nient la vie, ils la calomnient, et par là ils sont mes antipodes. – Le plus riche en plénitude, le dieu et l’homme dionysiaque, peut s’accorder non seulement le spectacle du terrible et du douteux, mais aussi l’action terrible elle-même et ce luxe de destruction, de décomposition, de négation, – chez lui le mal, l’absurde et le laid paraissent pour ainsi dire permis, comme cela paraît permis dans la nature, par suite d’un surplus de forces procréatrices et restauratrices –, elle qui peut faire de tout désert un pays d’abondance fertile. (…) – A l’égard des artistes de toute espèce, je me sers désormais de cette distinction fondamentale : est-ce en l’occurrence la haine contre la vie ou le surplus de vie qui est devenu créateur ? Dans Goethe, par exemple, c’est le surplus qui est devenu créateur, dans Flaubert, c’est la haine ; Flaubert, réédition de Pascal, mais comme artiste, avec au principe ce jugement d’instinct : « Flaubert est toujours haïssable, l’homme n’est rien, l’œuvre est tout »… Il se torturait, quand il composait, tout à fait comme Pascal se torturait quand il pensait – ils avaient tous deux des sentiments non égoïstes…
Nietzsche contre Wagner (1888), « Nous autres antipodes »

L’évaluation de la connaissance

L’art est souvent mensonger : il constitue une belle apparence qui embellit les choses. Mais ce n’est pas une objection contre lui. Car la vérité ne favorise pas toujours la vie. Nietzsche aborde la connaissance elle-même (science et philosophie) du point de vue de la vie. La connaissance doit être au service de la vie, puisque la connaissance n’existerait pas sans la vie.

Nous ne voyons pas dans la fausseté d’un jugement une objection contre ce jugement ; c’est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l’espèce, voire à l’améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux (et parmi eux les jugements synthétiques a priori) sont les plus indispensables à notre espèce, que l’homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique, sans rapporter la réalité au monde purement imaginaire de l’absolu et de l’identique, sans fausser continuellement le monde en y introduisant le nombre. Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie. Reconnaître la non-vérité comme la condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de s’opposer au sens des valeurs qui a généralement cours, et une philosophie qui prend ce risque se situe déjà, du même coup, par-delà bien et mal.
Par-delà bien et mal, § 4

La question n’est pas tant de savoir si une idée est vraie ou fausse que de savoir si elle est favorable ou défavorable à la vie. Il y a des idées qui sont vraies, mais mortelles. Bien souvent le mensonge, l’erreur et l’illusion sont utiles à la vie : d’abord, nos sens falsifient sans cesse la réalité en la simplifiant et en créant des formes commodes qui nous servent à nous orienter dans le monde. Le monde n’est qu’un chaos, un nuage d’atomes incompréhensibles, les choses sont sans cesse fluctuantes et en devenir (on ne se baigne jamais dans le même fleuve, disait Héraclite). Mais nos sens, ces artistes, nous présentent l’apparence d’un monde rassurant et stable, fait de choses facilement reconnaissables : arbres, animaux, nourriture, etc. A un niveau plus élevé, l’erreur est aussi nécessaire à la vie : il est bon, pour vivre, d’ignorer la plus grande partie des choses, par exemple de croire à la liberté, au pouvoir de la volonté, à la beauté ou à la noblesse de certaines actions… C’est pourquoi l’excès de connaissances historiques peut être nuisible à la vie.

L’évaluation des valeurs et des morales

La vie permet d’évaluer les valeurs elles-mêmes – c’est-à-dire de juger les morales et les religions. La question est de savoir si ces institutions historiques favorisent ou au contraire répriment la vie.

Or toutes les morales défendues jusqu’à présent ont consisté à nier la vie. L’exemple type d’une telle morale négatrice de la vie est la morale chrétienne, qui se prolonge en Europe sous forme de socialisme, d’anarchisme, de bouddhisme, de libéralisme, etc. La morale chrétienne invente tout un « arrière-monde » fictif (l’au-delà) au nom duquel elle réprime durement la vie. L’éloge de la souffrance et du sacrifice de soi, la condamnation de l’égoïsme, la répression de la sexualité et du plaisir, la valorisation des passions tristes, tout dans le christianisme vise à réprimer la santé et la vie. Le socialisme prolonge cette morale sur le plan économique, et l’anarchisme sur le plan politique (le socialisme est d’ailleurs censé déboucher, dans la théorie marxiste, sur la disparition de l’Etat). Le bouddhisme est la nouvelle religion susceptible de séduire les Européens, car il exprime le même déni de la vie par son invitation à renoncer au désir. Enfin, le libéralisme, qui peut sembler s’opposer aux doctrines précédentes, n’est jamais qu’un autre moyen de parvenir aux mêmes effets, à savoir le « bonheur du plus grand nombre », en accord avec la philosophie morale des utilitaristes anglais. Nietzsche voit dans toutes ces morales l’expression du nihilisme, c’est-à-dire la tendance de la vie à se nier elle-même.

Pourtant, cette morale de la négation n’a pas existé de tout temps, et elle n’est pas la seule morale possible. Nietzsche distingue une morale des faibles et une morale des forts. Les forts, les dominants, les aristocrates, ont d’abord inventé les valeurs et la morale. Est bon, selon cette morale, ce qui est noble, digne, élevé, loyal, etc. Tout ce qui n’est pas bon est mauvais. Mais les esclaves et les faibles ont fini par se révolter et par mettre en place leur morale, qui est tout simplement un renversement de la morale des maîtres. A l’opposition bon/mauvais, ils substituent la distinction bon/méchant. Est méchant ce qui était bon au sens des maîtres : ce qui est fort, égoïste, dangereux, riche. Est bon, par opposition, ce qui se sacrifie soi-même, ce qui est inoffensif, altruiste, pauvre, gentil. La morale des esclaves est donc doublement réactive : elle est érigée en réaction à celle des maîtres, et elle définit le bien de manière seconde, par opposition au mal.

En parcourant les nombreuses morales raffinées ou grossières qui ont régné ou règnent encore sur la terre, j’ai vu que certains traits revenaient régulièrement ensemble et se liaient les uns aux autres, de sorte qu’à la fin deux types fondamentaux se révélèrent à mes yeux et que je découvris une différence fondamentale. Il existe une morale des maîtres et une morale des esclaves ; j’ajoute tout de suite que toutes les civilisations supérieures et composites ont tenté de concilier ces deux morales, que plus souvent encore elles se mélangent sans s’accorder, qu’elles coexistent même quelquefois à l’intérieur d’un même individu et d’une même âme. Ces critères moraux différents sont nés soit au sein d’une classe dominante, consciente et satisfaite de ce qui la distinguait de la classe dominée, soit parmi les sujets, les esclaves et les subalternes de tout rang. Dans le premier cas, quand les maîtres déterminent la notion du « bien », ce sont les sentiments de fierté et de supériorité qui sont ressentis comme distinctifs et qui fondent la hiérarchie. (…) L’humanité aristocratique sent qu’elle détermine les valeurs, elle n’a pas besoin d’approbation, elle juge que ce qui lui nuit est nuisible en soi, elle sait que c’est elle qui confère de la dignité aux choses, elle est créatrice de valeurs. Elle honore tout ce qu’elle trouve en soi : une telle morale est une glorification de soi. Elle met au premier plan le sentiment de la plénitude, de la puissance qui veut déborder, le bonheur de connaître une forte tension, la conscience d’une richesse qui voudrait donner et prodiguer : l’aristocrate secourt lui aussi le malheureux, non pas ou presque pas par compassion, mais par l’effet d’un besoin qui naît de la surabondance de sa force. (…) Les êtres aristocratiques et courageux qui pensent de la sorte sont très éloignés de la morale qui voit dans la compassion ou dans l’altruisme ou dans le désintéressement le signe distinctif du sentiment moral. (…) Supposons que les êtres brimés, opprimés, souffrants, dépendants, incertains d’eux-mêmes et fatigués se mettent à proposer une morale : quel sera le caractère commun de leurs appréciations morales ? Ils exprimeront probablement une défiance pleine de pessimisme à l’endroit de la condition humaine, peut-être condamneront-ils l’homme et la condition humaine tout ensemble. Le regard de l’esclave est défavorable aux vertus du puissant (…). En revanche, il préconisera et mettra en lumière les qualités qui servent à alléger l’existence de ceux qui souffrent : il honorera la pitié, l’esprit de serviabilité et d’altruisme, l’affection, la patience, l’empressement, l’humilité, l’amabilité, car ce sont là les qualités les plus utiles, et à peu près les seuls remèdes pour supporter le poids de l’existence. La morale des esclaves est essentiellement une morale utilitaire.
Par-delà bien et mal, § 260

Cette opposition exprime, au fond, la distinction entre la valeur non morale et la valeur morale. Ces deux types d’évaluations sont constamment présentes dans nos jugements. Nous valorisons d’abord ce qui est purement et simplement bon – le soleil, la bonne nourriture, et tout ce qui favorise la vie – mais aussi, d’un autre côté, celui qui est bon au sens moral, c’est-à-dire celui qui prend en compte les intérêts d’autrui et non seulement les siens. Il faut, selon Nietzsche, cesser de nier la vie et revenir à une morale des maîtres. Il faut se placer par-delà bien et mal – ce qui ne signifie certes pas par-delà bon et mauvais.

L’éthique nietzschéenne : par-delà bien et mal

La sagesse tragique

Si l’on ajoute à cela l’idée que la morale repose sur l’erreur et le mensonge – elle suppose la croyance au libre arbitre et à la responsabilité, au désintérêt et à l’altruisme, qui sont autant de fictions humaines –, on comprendra sans mal que Nietzsche propose finalement de rejeter cette morale des esclaves et invite à se placer « par-delà bien et mal ». Une telle attitude est ce que Nietzsche appelle la sagesse tragique. Elle consiste à cesser de vouloir améliorer le monde et l’humanité, et à se contenter de contempler le cours absurde du monde, plein de souffrance et d’injustice, et à prendre plaisir à ce spectacle, à se réjouir de ce spectacle, à aimer ce monde.

L’éternel retour

L’idée de l’éternel retour est l’idée que ce monde plein de mal et d’absurdité reviendra éternellement. Cette idée réconcilie devenir et éternité, et surtout elle permet de mesurer la force d’un esprit : le véritable immoraliste, le véritable philosophe dionysiaque sera celui qui est capable de supporter cette pensée, de vouloir l’éternel retour. La contemplation joyeuse du monde cruel et tragique culmine dans la pensée de l’éternel retour. Il s’agit de penser le monde non pas sous l’espèce de l’éternité, mais sous l’espèce du devenir éternel.

Le surhomme

Nietzsche appelle Surhomme (Übermensch) cet homme à venir qui aura dépassé la morale. Tout homme, jusqu’à présent, est resté sous le ciel de la morale. Tous les philosophes jusqu’alors étaient même au service de cette morale. Être par-delà bien et mal, c’est donc être au-delà de ce qui s’est appelé « humain » jusqu’à présent. Le Surhomme sera aussi le premier homme honnête, après des millénaires de morale fondée sur le mensonge.

Nietzsche et le nazisme

La philosophie de Nietzsche, constituée à la fin du XIXe siècle, a été récupérée par les mouvements fascistes et nazis qui avaient pour idéal l’avènement de l’homme nouveau, dans lequel on pourrait voir un genre de surhomme nietzschéen. La plupart des philosophes s’empressent de défendre la pensée nietzschéenne contre cette récupération sulfureuse, et récusent toute ambivalence dans la philosophie de Nietzsche. Il me semble au contraire que cette ambiguïté est tout à fait présente. Il n’est pas évident de savoir ce que Nietzsche aurait pensé du nazisme, d’autant plus que ce mouvement, à l’origine, se présentait comme un mouvement révolutionnaire offrant une alternative au libéralisme matérialiste occidental aussi bien qu’au communisme russe, et a pu séduire certains jeunes enthousiastes, au moins dans un premier temps.

La question est de savoir ce que Nietzsche entend exactement par ses idées de surhomme, de « grande politique » et de domination. Je ne pense pas que l’on puisse exclure de l’idée de nietzschéenne de domination les dimensions politique, économique et sociale qu’il mentionne explicitement, quoique de manière imprécise. En ce sens, il reste politiquement incorrect et dangereux, comme il s’en vante lui-même. En revanche, on peut insister sur le caractère intellectuel et sublimé de cette domination et de cette puissance. Les exemples de surhomme que donne Nietzsche sont de grands esprits comme Shakespeare et Goethe – peu de rapport, donc, avec un Mussolini ou avec l’Aryen imaginé par Hitler.

Citations

Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.

Dieu est mort.

Deviens ce que tu es.

Le poète trouble son eau pour la faire paraître profonde.

Le poète mène triomphalement ses idées dans le char du rythme : parce que d’ordinaire celles-ci ne sont pas capables d’aller à pied.

…sans même parler des méchants qui sont heureux, espèce que les moralistes passent sous silence.

Un siècle de barbarie commence, et les sciences seront à son service.

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort.

Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables. Et beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable.

« Plutôt demeurer débiteur que payer d’une monnaie qui ne porte pas notre effigie ! » – ainsi le veut notre souveraineté.

…la pesanteur de l’indignation morale, signe certain, chez un philosophe, que l’humour philosophique l’a quitté.

…l’introduction de l’imbécillité parlementaire jointe à l’obligation pour chacun de lire son journal au petit déjeuner.

Textes

Culte du génie par vanité

CULTE DU GENIE PAR VANITE. – Pensant du bien de nous, mais n’attendant pourtant pas du tout de nous de pouvoir former seulement l’ébauche d’un tableau de Raphaël ou une scène pareille à celles d’un drame de Shakespeare, nous nous persuadons que le talent de ces choses est un miracle tout à fait démesuré, un hasard fort rare, ou, si nous avons encore des sentiments religieux, une grâce d’en haut. C’est ainsi que notre vanité, que notre amour-propre, favorise le culte du génie : car ce n’est qu’à condition d’être supposé très éloigné de nous, comme un miraculum, qu’il ne nous blesse pas (Goethe même, l’homme sans envie, nommait Shakespeare son étoile des hauteurs lointaines ; sur quoi l’on peut se rappeler ce vers : « Les étoiles, on ne les désire pas »). Mais abstraction faite de ces suggestions de notre vanité, l’activité du génie ne paraît pas le moins du monde quelque chose de foncièrement différent de l’activité de l’inventeur en mécanique, du savant astronome ou historien, du maître en tactique. Toutes ces activités s’expliquent si l’on se représente des hommes dont la pensée est active dans une direction unique, qui utilisent toutes choses comme matière première, qui ne cessent d’observer diligemment leur vie intérieure et celle d’autrui, qui ne se lassent pas de combiner leurs moyens. Le génie ne fait rien que d’apprendre d’abord à poser des pierres, ensuite à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de travailler toujours à y mettre la forme. Toute activité de l’homme est compliquée à miracle, non pas seulement celle du génie : mais aucune n’est un « miracle ». – D’où vient donc cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? qu’eux seuls ont une « intuition » ? (Mot par lequel on leur attribue une sorte de lorgnette merveilleuse avec laquelle ils voient directement dans l’« être » !). Les hommes ne parlent intentionnellement de génie que là où les effets de la grande intelligence leur sont le plus agréables et où ils ne veulent pas d’autre part éprouver d’envie. Nommer quelqu’un « divin » c’est dire : « ici nous n’avons pas à rivaliser ». En outre : tout ce qui est fini, parfait, excite l’étonnement, tout ce qui est en train de se faire est déprécier. Or personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est son avantage, car partout où l’on peut assister à la formation, on est un peu refroidi. L’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir ; il s’impose tyranniquement comme une perfection actuelle. Voilà pourquoi ce sont surtout les artistes de l’expression qui passent pour géniaux, et non les hommes de science. En réalité cette appréciation et cette dépréciation ne sont qu’un enfantillage de la raison.
Humain, trop humain, I, § 162

Le Soi est la grande raison dont la conscience n’est que l’instrument

J’ai un mot à dire à ceux qui méprisent le corps. Je ne leur demande pas de changer d’avis ni de doctrine, mais de se défaire de leur propre corps – ce qui les rendra muets.
« Je suis corps et âme » – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ?
Mais l’homme éveillé à la conscience et à la connaissance dit : « Je suis tout entier corps, et rien d’autre ; l’âme est un mot qui désigne une partie du corps. »
Le corps est une grande raison, une multitude unanime, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger.
Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison.
Tu dis « moi », et tu es fier de ce mot. Mais il y a quelque chose de plus grand, à quoi tu refuses de croire, c’est ton corps et sa grande raison ; il ne dit pas mot, mais il agit comme un Moi. (…)
Intelligence et esprit ne sont qu’instrument et jouets ; le Soi se situe au-delà. Le Soi s’informe aussi par les yeux de l’intelligence, il écoute aussi par les oreilles de l’esprit.
Le Soi est sans cesse à l’affût, aux aguets ; il compare, il soumet, il conquiert, il détruit. Il règne, il est aussi le maître du Moi.
Par-delà tes pensées et des sentiments, mon frère, il y a un maître puissant, un sage inconnu, qui s’appelle le Soi. Il habite ton corps, il est ton corps.
Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de ta sagesse. Et qui sait pourquoi ton corps a besoin de l’essence de ta sagesse ?
Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »

Le moi s’identifie à la « volonté », désir vainqueur

Ce qu’on nomme « libre arbitre » est essentiellement notre sentiment de supériorité à l’égard de celui qui doit obéir. (…) Un homme qui veut commande en lui-même à quelque chose qui obéit ou dont il se croit obéi. Mais (…) si (…) nous sommes à la fois celui qui commande et celui qui obéit, et si nous connaissons, en tant que sujet obéissant, la contrainte, l’oppression, la résistance, le trouble, sentiments qui accompagnent immédiatement l’acte de volonté ; si, d’autre part, nous avons l’habitude de nous duper nous-mêmes grâce au concept synthétique du « moi », on voit que toute une chaîne de conclusions erronées, et donc de jugements faux sur la volonté elle-même, viennent encore s’agréger au vouloir. Ainsi celui qui veut croit-il de bonne foi qu’il suffit de vouloir pour agir. Comme dans la très grande majorité des cas, la volonté n’entre en jeu que là où elle s’attend à être obéie, donc à susciter un acte, on en est venu à croire, fallacieusement, qu’une telle conséquence était nécessaire. (…) L’effet, c’est moi : ce qui se produit ici ne diffère pas de ce qui se passe dans toute collectivité heureuse et bien organisée : la classe dirigeante s’identifie aux succès de la collectivité.
Par-delà bien et mal, § 19

Conscience, communication et falsification

Le problème de la conscience (plus exactement : de la prise de conscience) ne nous apparaît que lorsque nous commençons à saisir dans quelle mesure nous pourrions nous passer d’elle : et c’est à ce commencement de compréhension que nous conduisent aujourd’hui la physiologie et la zoologie (qui ont donc eu besoin de deux siècles pour rallier le soupçon anticipateur de Leibniz). Nous pourrions en effet penser, sentir, vouloir, nous rappeler, nous pourrions de même « agir » à tous les sens du mot : et tout cela n’aurait pas besoin pour autant de « pénétrer dans la conscience » (comme on le dit de manière imagée). Toute la vie serait possible sans se voir en quelque sorte dans un miroir : et en effet, la partie de loin la plus importante de cette vie se déroule encore en nous sans cette réflexion –, y compris notre vie pensante, sentante, voulante, si offensant que cela puisse paraître aux oreilles d’un philosophe des temps passés. A quoi bon la conscience en général, si elle est pour l’essentiel superflue ? – Eh bien, si l’on veut bien prêter l’oreille à ma réponse à cette question et à sa conjecture peut-être extravagante, il me semble que la finesse et la force de la conscience sont toujours liées à la capacité de communication d’un homme (ou d’un animal), et que la capacité de communication est liée à son tour au besoin de communication. (…) [L]à où le besoin, la nécessité ont longtemps contraint les hommes à communiquer, à se comprendre mutuellement avec rapidité et finesse, il finit par exister une surabondance de cette force et de cet art de la communication. (…) A supposer que cette observation soit exacte, il m’est permis d’avancer jusqu’à la conjecture suivante : la conscience en général ne s’est développée que sous la pression du besoin de communication, – elle ne fut dès le début nécessaire, utile, que d’homme à homme (en particulier entre celui qui commande et celui qui obéit), et elle ne s’est également développée qu’en rapport avec le degré de cette utilité. La conscience n’est proprement qu’un réseau de relations d’homme à homme, – et c’est seulement en tant que telle qu’elle a dû se développer : l’homme érémitique et prédateur n’aurait pas eu besoin d’elle. Le fait que nos actions, nos pensées, nos sentiments, nos besoins, nos mouvements pénètrent dans notre conscience – au moins en partie –, c’est la conséquence d’un « il faut » ayant exercé sur l’homme une autorité terrible et prolongée : il avait besoin, étant l’animal le plus exposé au danger, d’aide, de protection, il avait besoin de son semblable, il fallait qu’il sache exprimer sa détresse, se faire comprendre – et pour tout cela, il avait d’abord besoin de « conscience », même, donc, pour « savoir » ce qui lui manque, pour « savoir » ce qu’il pense. Car pour le dire encore une fois : l’homme, comme toute créature vivante, pense continuellement, mais ne le sait pas ; la pensée qui devient consciente n’en est que la plus infime partie, disons : la partie la plus superficielle, la plus mauvaise : – car seule cette pensée consciente advient sous forme de mots, c’est-à-dire de signes de communication, ce qui révèle la provenance de la conscience elle-même. Pour le dire d’un mot, le développement de la langue et le développement de la conscience (non pas de la raison, mais seulement la prise de conscience de la raison) vont main dans la main. (…) Toutes nos actions sont au fond incomparablement personnelles, singulières, d’une individualité illimitée, cela ne fait aucun doute ; mais dès que nous les traduisons en conscience, elles semblent ne plus l’être… Voilà le véritable phénoménalisme et perspectivisme, tel que je le comprends : la nature de la conscience animale implique que le monde dont nous pouvons avoir conscience n’est qu’un monde de surfaces et de signes, un monde généralisé, vulgarisé, – que tout ce qui devient conscient devient par là même plat, inconsistant, stupide à force de relativisation, générique, signe, repère pour le troupeau, qu’à toute prise de conscience est liée une grande et radicale corruption, falsification, superficialisation et généralisation.
Le Gai savoir, § 354

Amor fati

Je veux apprendre toujours plus à voir le beau dans la nécessité des choses : je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et, somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui !
Le Gai savoir, § 276

Forum      Contact

Il y a actuellement 20 visiteurs connectés sur ce site ! C'est le rush.

© Jean Paul - Tous droits réservés