Cours de philosophie

Programme de terminale

Platon (427-347)

Platon était le disciple de Socrate. Il fut très marqué par la condamnation à mort de son maître par la démocratie athénienne (on verra qu’il n’est pas démocrate).

Pour Platon, l’essentiel est la réalisation du Bien : il veut faire advenir la cité idéale, où règnerait la Justice. On peut dire que son ontologie (théorie de l’être, de ce qui est) découle de son éthique (conception de ce qui doit être, du Bien).

Commençons par expliquer cette ontologie.

L’idéalisme platonicien

Platon est idéaliste. C’est-à-dire qu’il pense que les Idées sont « plus réelles » que la matière.

Par exemple, le chat que vous voyez assis sur le bord de la fenêtre, et qui se lèche les moustaches, va bientôt mourir. Son existence est donc transitoire. « Tout coule », comme disait Héraclite. En revanche, l’idée de chat, elle, est éternelle. On observe la même différence entre le triangle tracé à la craie au tableau et l’idée de triangle. Les êtres matériels sont périssables, alors que les idées sont éternelles.

Mais les Idées, pour Platon, désignent aussi, et même surtout, les Idéaux : le Vrai, le Bien, le Beau. Dans la République, dans l’allégorie de la caverne, Platon écrit même que l’idée de Bien est la cause de toutes choses, un peu comme le soleil qui permet à tous les êtres terrestres de vivre.

L'allégorie de la caverne

SOCRATE : Maintenant, représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une habitation souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée ; imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.
GLAUCON : Je vois.
– Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
– Voilà un étrange tableau et d’étranges prisonniers.
– Ils nous ressemblent. Et d’abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
– Comment auraient-ils pu, puisqu’ils ont été forcés leur vie durant de garder la tête immobile ?
– Et pour les objets qui défilent, n’en est-il pas de même ?
– Bien sûr que si.
– Si donc ils pouvaient discuter ensembles, ne penses-tu pas qu’ils prendraient les ombres qu’ils voient pour des objets réels ?
– Si, nécessairement.
– Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l’un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l’ombre qui passerait devant eux ?
– Non, par Zeus.
– Mais alors, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués.
– De toute nécessité.
– Considère maintenant ce qui arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur ignorance. Qu’on détache l’un de ces prisonniers, qu’on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l’éblouissement l’empêchera de distinguer ces objets dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu’il répondra si quelqu’un vient lui dire qu’il n’a vu jusqu’alors que de vains fantômes, mais qu’à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? Si, enfin, lui montrant chacune des choses qui passent, on l’oblige, à force de questions, à dire ce que c’est ? Ne penses-tu pas qu’il sera embarrassé, et que les ombres qu’il voyait tout à l’heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu’on lui montre maintenant ?
– Beaucoup plus vraies.
– Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n’en seront-ils pas blessés ? N’en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu’il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu’on lui montre ?
– Assurément.
– Et si on l’arrache de sa caverne par force, qu’on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir traîné jusqu’à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu’il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
– Non, il ne le pourra pas, en tout cas pas tout de suite.
– Je crois bien qu’il aurait besoin de s’habituer, s’il doit en venir à voir les choses d’en haut. Il distinguerait d’abord plus aisément les ombres, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et des autres êtres qui s’y reflètent, et plus tard encore ces êtres eux-mêmes. A la suite de quoi, il pourrait contempler plus facilement, de nuit, ce qui se trouve dans le ciel, et le ciel lui-même, en dirigeant son regard vers la lumière des astres et de la lune, qu’il ne contemplerait de jour le soleil et sa lumière.
– Comment faire autrement ?
– A la fin, j’imagine, ce sera le soleil – non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit, mais le soleil lui-même à sa vraie place – qu’il pourra voir et contempler tel qu’il est.
– Nécessairement.
– Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne.
– Evidemment, c’est à cette conclusion qu’il arrivera.
– Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l’on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ?
– Si, certes. (…)
– Maintenant, mon cher Glaucon, il faut assimiler le monde visible au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l’éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l’ascension de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible, l’idée du Bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne peut la percevoir sans conclure qu’elle est la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau en toute choses ; qu’elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le seigneur de la lumière ; que, dans le monde intelligible, c’est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l’intelligence ; et qu’il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique. (…) Ne t’étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces hauteurs ne veuillent plus s’occuper des affaires humaines, et que leurs âmes aspirent sans cesse à demeurer là-haut.
Platon, République, VII, 514a-517c
Ceci suggère une deuxième manière de comprendre l’idéalisme de Platon : non seulement les idées sont plus « durables » que les êtres matériels, mais en plus les êtres matériels sont mus par les idées. Les idées – cette fois au sens d’idéaux – sont le moteur du monde. Elles sont la loi du mouvement de toutes les créatures.

Ce finalisme nous surprend, mais il est courant chez les Grecs. Aristote aussi était finaliste. Cette conception qui considère que l’Idéal, étant moteur, est plus réel que la matière, est peut-être folle, mais aussi assez splendide. Il semble que cette idée nous « élève ».

Le Vrai comme instrument au service du Bien

C’est pourquoi on peut penser que l’idéalisme de Platon lui a été commandé par ses idéaux politiques. Très souvent, Platon détermine ce qui doit être tenu pour « vrai » à partir de ce qui est « bon ». Par exemple, selon lui il faut dire que l’homme juste est heureux, car cette idée est nécessaire pour pousser les hommes à être justes. Ainsi Platon justifie le mensonge au service du Bien.

Cela va très loin. Platon a ainsi inventé l’enfer comme instrument politique. Pour pousser les hommes à obéir il imagine un jugement dernier où les injustes seront punis. Ainsi, Platon est le fondateur spirituel du christianisme, au même titre que Jésus. Le christianisme opère la synthèse des héritages juif et grec.

D’ailleurs, l’idéalisme platonicien implique également un dualisme quelque peu manichéen entre l’âme et le corps. En gros, notre âme vient du « Ciel des Idées », lieu intelligible où elle connaissait la vérité. Mais le corps dans lequel elle est incarnée l’induit en erreur (nos sens sont trompeurs) et l’écarte de la justice (le plaisir n’est pas le bien, il nous entraîne au contraire dans la démesure).

Il faut donc, selon Platon, apprendre à séparer l’âme du corps afin d’atteindre le Vrai et le Bien. C’est pourquoi Platon disait que « philosopher, c’est apprendre à mourir ».

Le désir nous élève vers la Beauté

En vérité, il ne s’agit pas de réprimer directement les désirs, mais plutôt de les convertir, de les utiliser pour s’élever vers les idéaux. Même s’il n’emploie pas le mot, Platon préconise donc la sublimation des désirs. C’est particulièrement évident dans Le Banquet, où il expose sa conception du désir et de la beauté. Le désir de la beauté nous élève peu à peu vers les idées, car nous voyons que ce n’est pas le corps que nous désirons, mais sa beauté.

Diotime : Voilà donc quelle est la droite voie qu’il faut suivre dans le domaine des choses de l’amour ou sur laquelle il faut se laisser conduire par un autre : c’est, en prenant son point de départ dans les beautés d’ici-bas pour aller vers cette beauté-là, de s’élever toujours, comme au moyen d’échelons, en passant d’un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des beaux corps aux belles occupations, et des occupations vers les belles connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n’est autre que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi.
Platon, Le Banquet, 211b-211c

La justice est dans l'obéissance à la raison

Finalement, l’idéal de Platon est un idéal de Justice et de Vérité. Que ce soit à l’échelle de la cité ou de l’individu, il s’agit toujours d’obéir à la raison : dans la cité, il faut donc mettre un sage au pouvoir, sorte de dictateur éclairé ou « philosophe-roi » ayant les soldats à son service pour gouverner le peuple. De même, dans l’individu le courage doit être au service de la raison pour dominer les plaisirs.

L'essentiel est indicible

Terminons par le texte le plus étonnant de Platon : sa septième lettre, rédigée à la fin de sa vie :

Pour ceux qui ont écrit ou écriront ce qu'ils croient être mes véritables principes, qu'ils prétendent les avoir appris de moi-même ou d'autres, ou même les avoir découverts par leurs propres efforts, je déclare qu'à mon avis ils n'en peuvent savoir un mot. Je n'ai jamais rien écrit et je n'écrirai jamais rien sur ces matières. Il n’y a pas moyen, en effet, de les mettre en formules, comme on fait pour les autres sciences, mais c’est quand on a longtemps fréquenté ces problèmes, quand on a vécu avec eux que la vérité jaillit soudain dans l’âme, comme la lumière jaillit de l’étincelle, et ensuite croît d’elle-même. Sans doute, je sais bien que s’il fallait les exposer par écrit ou de vive voix, c’est moi qui le ferais le mieux ; mais je sais aussi que, si l’exposé était défectueux, j’en souffrirais plus que personne. Si j’avais cru qu’on pût les écrire et les exprimer pour le peuple d’une manière suffisante, qu’aurais-je pu accomplir de plus beau dans ma vie que de manifester une doctrine si salutaire aux hommes et de mettre en pleine lumière pour tous la vraie nature des choses ? Mais je crois que de tels enseignements ne conviennent qu'au petit nombre d'hommes qui, sur de premières indications, savent eux-mêmes découvrir la vérité. Quant aux autres, on ne ferait que leur inspirer un fâcheux mépris, ou les remplir de la vaine et superbe confiance qu'ils ont acquis les plus sublimes connaissances.
Platon, Lettre VII, 341c-342a

Platon et Aristote

(détail de l'Ecole d'Athènes, tableau de Raphaël)

Platon et Aristote

Platon, à gauche, a le doigt pointé vers le ciel : signe de son idéalisme (théorie selon laquelle seules les Idées existent véritablement, les objets matériels n'en étant que des « copies ») et de son intérêt pour les idéaux (le Vrai, le Beau, le Bien).

Aristote, qui fut l'élève de Platon (on voit bien qu'il est plus jeune !), était au contraire empiriste : il considère que notre connaissance nous vient des sens, de l'expérience. C'est pourquoi il montre la terre.

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