Cours de philosophie

Programme de terminale

Divers

Cette page présente quelques pensées exotiques en vrac
Un jour peut-être je les classerai ! :)=

Table des matières

Le kitsch, négation de la merde

Le kitsch qualifie habituellement le mauvait goût populaire, genre bariolé et pimpant, un peu toc. Mais ce terme prend des sens plus précis chez les philosophes. Par exemple pour Schopenhauer il désigne l'art qui vise à stimuler la volonté (et le désir) plutôt qu'à l'apaiser : l'image érotique est kitsch tandis que la Vénus de Botticcelli est belle... Chez l'écrivain Milan Kundera, ce concept prend encore un autre sens :

Le débat entre ceux qui affirment que l’univers a été créé par Dieu et ceux qui pensent qu’il est apparu tout seul concerne quelque chose qui dépasse notre entendement et notre expérience. Autrement réelle est la différence entre ceux qui doutent de l’être tel qu’il a été donné à l’homme (peu importe comment et par qui) et ceux qui y adhèrent sans réserve.
Derrière toutes les croyances européennes, qu’elles soient religieuses ou politiques, il y a le premier chapitre de la Genèse, d’où il découle que le monde a été créé comme il fallait qu’il le fût, que l’être est bon et que c’est donc une bonne chose de procréer. Appelons cette croyance fondamentale accord catégorique avec l’être.
Si, récemment encore, dans les livres, le mot merde était remplacé par des pointillés, ce n’était pas pour des raisons morales. On ne va tout de même pas prétendre que la merde est immorale ! Le désaccord avec la merde est métaphysique. L’instant de la défécation est la preuve quotidienne du caractère inacceptable de la Création. De deux choses l’une : ou bien la merde est acceptable (alors ne vous enfermez pas à clé dans les waters !), ou bien la manière dont on nous a créés est inadmissible.
Il s’ensuit que l’accord catégorique avec l’être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n’existait pas. Cet idéal esthétique s’appelle le kitsch.
C’est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s’est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l’utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir : le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable.
Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), VI, 5

Psychanalyse de chiotte

Allez, tant qu'on est du côté scato, voilà une autre analyse dans le genre :

J'ai passé la journée qui a suivi ma nuit de vol vers l'Europe avec un ami à Francfort. Obligé d'utiliser les toilettes traditionnelles allemandes, j'ai une fois de plus été frappé par leur forme. Le trou, où la merde disparaît après qu'on a tiré la chasse, se trouve bien à l'avant, de telle sorte que la merde est bien visible pour qu'on puisse sentir et inspecter toute trace de maladie. Il n'est pas étonnant qu'Erica Jong, dans son Complexe d'Icare, affirme que « les toilettes allemandes sont la véritable clé des horreurs du IIIe Reich. Des gens capables de construire des toilettes comme ça sont capables de tout ! » Les toilettes allemandes sont l'un des trois types de toilettes du monde occidental qui constituent une sorte de contrepoint « excrémental » au triangle lévi-straussien de la cuisine : dans les toilettes françaises typiques, le trou est bien à l'arrière, pour que la merde disparaisse le plus vite possible ; enfin le modèle américain présente une sorte de synthèse, une médiation entre ces deux pôles opposés. La cuvette est pleine d'eau, de sorte que la merde flotte, bien visible, mais pas pour y être examinée. Aucune de ces versions ne peut se targuer d'être purement utilitaire : on discerne clairement pour chaque modèle une certaine perception idéologique du rapport que le sujet devrait avoir avec cet excrément déplaisant qui sort de notre corps ­ lequel ? Hegel a été parmi les premiers à interpréter la triade géographique Allemagne-France-Angleterre comme expression de trois attitudes existentielles différentes. La minutie réfléchie allemande, la hâte révolutionnaire française, le pragmatisme utilitariste et modéré anglais. En termes de modèle politique, cette triade peut s'analyser comme le conservatisme allemand, le radicalisme révolutionnaire français et le libéralisme modéré anglais. En termes de prédominance de l'une des sphères de la vie sociale, on retrouve la poésie et la métaphysique allemande, la sphère politique française, et la sphère de l'économie anglaise. Cette référence aux toilettes nous permet de discerner la même triade dans le domaine le plus intime de l'accomplissement de la fonction « excrémentale » : fascination ambiguë et contemplative, tentative de se débarrasser de l'excrément déplaisant le plus vite possible, approche pragmatique pour traiter la merde comme un objet ordinaire dont il faut disposer de la manière la plus appropriée. Il est aisé, pour un universitaire, de clamer lors d'une table ronde que nous vivons dans un univers postidéologique. Mais au moment même où il met le pied dans les toilettes, après une discussion animée, il est dans l'idéologie jusqu'au cou.
Slavoj Zizek, Plaidoyer en faveur de l'intolérance, 2004

Du crapaud et de la bière

J'ai vu à la télé un spot de publicité zarbi pour une bière. La première partie met en scène l'anecdote bien connue d'un conte de fées : une jeune fille marche le long d'un ruisseau, voit un crapaud, le prend gentiment sur ses genoux et l'embrasse ­ et bien sûr l'horrible crapaud se transforme miraculeusement en beau jeune homme. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Le jeune homme jette un regard concupiscent sur la jeune fille, l'attire à lui, l'embrasse ­ et elle se transforme en bouteille de bière que l'homme tient triomphalement à la main. Pour la femme, le point essentiel est que son amour et son affection (symbolisés par le baiser) transforment un crapaud en beau jeune homme, une présence phallique totale ; pour l'homme, il est de réduire la femme à un objet partiel, la cause de son désir. En fonction de cette asymétrie, « il n'y a pas de rapport sexuel », comme le disait Lacan : on a soit une femme avec un crapaud, soit un homme avec une bouteille de bière. Ce que nous n'obtenons jamais, c'est le couple « naturel » de la belle femme et du bel homme... Pourquoi ? Parce que le support fantasmatique de ce « couple idéal » aurait été l'image inconsistante d'un crapaud enlaçant une bouteille de bière. Bien entendu, selon l'analyse féministe évidente, ce que les femmes constatent dans leur vie amoureuse quotidienne est plutôt la transformation contraire : elles embrassent un beau jeune homme et, de plus près, elles remarquent qu'en fait, c'est un crapaud.
Slavoj Zizek, « Du crapaud et de la bière »

Le café décaféiné

Un bref article de journal sur une importante découverte scientifique au Venezuela mérite absolument un commentaire ! On trouve actuellement sur le marché toute une série de produits libérés de leurs propriétés nocives : du café sans caféine, de la crème sans matière grasse, de la bière sans alcool... Et la liste s'allonge : par exemple le sexe virtuel, c'est le sexe sans rapports sexuels ; la doctrine de Colin Powell sur la guerre sans victimes (de notre côté, bien sûr), c'est la guerre sans les combats ; la redéfinition contemporaine de la politique (l'art de l'administration experte), c'est de la politique non politicienne ; et cela va jusqu'à l'actuel multiculturalisme libéral tolérant en tant qu'expérience de l'autre privé de son altérité; l'autre idéalisé, qui danse des danses fascinantes et qui a une approche de la réalité holistique profondément écologique, cependant que la réalité des femmes battues reste hors de vue ? La réalité virtuelle généralise simplement cette manière d'offrir un produit privé de sa substance : elle offre la réalité elle-même privée de sa substance, privée du noyau dur et résistant du réel. De la même façon que le café décaféiné a le goût et l'odeur du vrai café sans en être vraiment, on expérimente la réalité virtuelle comme la réalité sans qu'elle en soit une... Donc, d'après un rapport récent, les scientifiques d'un laboratoire au Venezuela ont ajouté un nouvel élément à cette série : à la suite de manipulations génétiques, ils ont réussi à faire pousser des haricots qui, après consommation, ne provoquent pas ces vents nauséabonds et gênants en société !
Slavoj Zizek, « Une victoire pour l'Occident »

La lecture du journal

D'un côté, Hegel :

« Le journal, c’est la prière du matin de l’homme moderne. »

Hegel voulait sans doute dire que la lecture du journal est à l'espace public moderne ce que la prière était au monde culturel organisé essentiellement par la religion. Sécularisation du devoir, ou plutôt équivalent civico-politique du devoir moralo-religieux. D'ailleurs pour Hegel la vraie morale n’est pas la morale subjective de Kant mais la morale objective, c'est-à-dire la morale telle qu’elle s’incarne dans la famille, la société et surtout l’Etat.

Et de l'autre côté (pour faire bonne mesure), on a Nietzsche :

« L’introduction de l’imbécillité parlementaire jointe à l’obligation pour chacun de lire son journal au petit déjeuner. »
Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 208

Ici c'est le point de vue d'un aristocrate qui voit dans la démocratie la victoire des faibles et de la bêtise.

Le dixième commandement

Voici une brillante analyse du dixième commandement de l'Ancien testament par René Girard, le théoricien du désir mimétique :

Un examen attentif montre qu'il existe dans la Bible et les Evangiles une conception originale et méconnue du désir et de ses conflits. Pour appréhender son ancienneté, on peut remonter au récit de la Chute dans la Genèse, ou à la seconde moitié du Décalogue, tout entière consacrée à l'interdiction de la violence contre le prochain.

Les commandements six, sept, huit et neuf sont aussi simples que brefs. Ils interdisent les violences les plus graves dans l'ordre de leur gravité :

Tu ne tueras point.
Tu ne commettras point d'adultère.
Tu ne voleras point.
Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.

Le dixième et dernier commandement tranche sur ceux qui le précèdent et par sa longueur et par son objet : au lieu d'interdire une action il interdit un désir :

Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à lui. (Ex 20, 17)

Sans être vraiment trompeuses les traductions modernes lancent les lecteurs sur une fausse piste. Le verbe « convoiter » suggère qu'il doit s'agir ici d'un désir hors du commun, un désir pervers réservé aux pécheurs endurcis. Mais le terme hébreu traduit par « convoiter » signifie tout simplement « désirer ». C'est lui qui désigne le désir d'Eve pour le fruit défendu, le désir du péché originel. L'idée que le Décalogue consacrerait son commandement suprême, le plus long de tous, à la prohibition d'un désir marginal, réservé à une minorité, n'est guère vraisemblable. Dans le dixième commandement, il doit s'agir du désir de tous les hommes, du désir tout court. [...]

Si les individus sont naturellement enclins à désirer ce que leurs prochains possèdent, ou même simplement désirent, il existe au sein des groupes humains une tendance très forte aux conflits rivalitaires. Si elle n'était pas contrecarrée, cette tendance menacerait en permanence l'harmonie et même la survie de toutes les communautés. [...]

Le législateur qui interdit le désir des biens du prochain s'efforce de résoudre le problème numéro un de toute communauté humaine : la violence interne. [...]

Ce que le dixième commandement esquisse, sans le définir explicitement, c'est une « révolution copernicienne » dans l'intelligence du désir. On croit que le désir est objectif ou subjectif mais, en réalité, il repose sur un autrui qui valorise les objets, le tiers le plus proche, le prochain. Pour maintenir la paix entre les hommes, il faut définir l'interdit en fonction de cette redoutable constatation : le prochain est le modèle de nos désirs. C'est ce que j'appelle le désir mimétique. [...]

La source principale de la violence entre les hommes c'est la rivalité mimétique. Elle n'est pas accidentelle mais elle n'est pas non plus le fruit d'un « instinct d'agression » ou d'une « pulsion agressive ».

Les rivalités mimétiques peuvent devenir si intenses que les rivaux se discréditent réciproquement, ils se dérobent leurs possessions, ils subornent leurs épouses respectives et, finalement, ils ne reculent même plus devant le meurtre.

Je viens de mentionner à nouveau, le lecteur l'aura remarqué, dans l'ordre inverse du Décalogue cette fois, les quatre violences majeures interdites par les quatre commandements qui précèdent le dixième, ceux que j'ai déjà cités au début de ce chapitre.

Si le Décalogue consacre son commandement ultime à interdire le désir des biens du prochain, c'est parce qu'il reconnaît lucidement dans ce désir le responsable des violences interdites dans les quatre commandements qui le précèdent.

Si on cessait de désirer les biens du prochain, on ne se rendrait jamais coupable ni de meurtre, ni d'adultère, ni de vol, ni de faux témoignage. Si le dixième commandement était respecté, il rendrait superflus les quatre commandements qui le précèdent.

Au lieu de commencer par la cause et de poursuivre par les conséquences, comme ferait un exposé philosophique, le Décalogue suit l'ordre inverse. Il pare d'abord au plus pressé : pour écarter la violence, il interdit les actions violentes. Il se retourne ensuite vers la cause et découvre le désir inspiré par le prochain.

René Girard, Je vois Satan tomber comme l'éclair

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